Totems et tabous

Déplorons le semi-abandon du drapeau, de la devise et de l'hymne européens, qui ne seront plus des référents obligés, alors qu'ils trouvaient une assise populaire couplée avec leur légitimité.

Xavier ZEEGERS

Chroniqueur

Ainsi donc, malgré un ciel pas très bleu, cet été a redonné des couleurs à l'Europe qui aura finalement son Traité, même raccourci. Ce sera moins révolutionnaire que la minijupe qui fête ses quarante ans, et certainement moins excitant vu que le premier était déjà incompréhensible pour 90 pc de ceux qui tentèrent de le lire jusqu'au bout, à l'instar des modes d'emploi écrits par des ingénieurs dans un jargon connu d'eux seuls et qui surestiment d'emblée nos facultés neuronales, mais qu'importe.

Il est plus important de comprendre comment nous vivons en paix et en prospérité avec nos voisins depuis soixante ans que de programmer son écran plasma ou une cuisinière dernier cri.

Déplorons tout de même le semi-abandon de ce qui était devenu au moins compréhensible pour tous : le drapeau, la devise et l'hymne européens qui ne seront plus des référents obligés (mais tolérés, bien qu'ayant été officiellement adoptés : Giscard a raison de parler de stupidité) et cela au moment même où ils trouvaient une assise populaire couplée avec leur légitimité. La photographie officielle du nouveau et omniprésent Président de France le montre à côté des douze étoiles (non pas jaunes mais d'or héraldique) qui flottent aussi au fronton des mairies, et pas seulement en France. Seule l'Angleterre l'ignore ostensiblement, mais sans surprise : creuser un tunnel ne suffit pas si l'autre regarde vers l'Amérique.

S'agissant de l'hymne, nous étions sur du velours avec l'hyper consensuel "Ode à la Joie" mais saluons ici la sagesse qui consista à éviter un "créateur contemporain" qui nous aurait infligé une composition moderne du même tonneau que l'insupportable imposé qui prend en otage les spectateurs du Concours Elisabeth, tandis qu'au salon nous zappons en attendant que passent les parasites. Va donc pour Ludwig.

La devise ? Elle fit l'objet d'un concours qui aboutit quasiment à un plagiat car "L'unité dans la diversité" se déploie entre les ailes de l'aigle américain, parmi les cinquante étoiles du logo de la Présidence, ceci en latin : "E pluribus unum". On aurait pu innover...

Mais revenons-en au drapeau. Il fut conçu par un Européen convaincu mais trop méconnu, au point que le site internet consacré au drapeau européen ne le cite même pas : feu Paul H.G. Levy, journaliste belge, et grand résistant (il emporta sa machine à écrire lorsqu'il fut arrêté et conduit à Breendonck, répondant à l'ennemi intrigué qu'il se considérait "en reportage"). Il était directeur de l'Information du Conseil de l'Europe en 1955. A cette époque l'union se résumait au charbon et à l'acier (la Ceca) mais ledit Conseil, créé en 1949, tentait - déjà - de promouvoir l'union politique économique et culturelle de ses pays membres, alors au nombre de quinze.

Homme simple et peu avide de notoriété il m'écrivit ceci : "En fait, ce n'est pas moi ! Un émigré allemand vivant au Japon me proposa dès 1948 une unique étoile d'or sur champ d'azur. C'était beau mais inacceptable car bien trop proche du drapeau du Congo belge. Il ne pouvait être question d'un nombre d'étoiles variables, car les diverses institutions européennes ont des nombres très différents de membres, et on espérait que tout cela aille en s'accroissant. Comme nous étions quinze, j'ai mis autant d'étoiles, et cet emblème fut adopté par l'Assemblée parlementaire du 25 septembre 1953. Mais il fallait encore l'approbation du Comité des Ministres, où cela coinça : les Allemands refusèrent quinze, les Français quatorze, et treize... inutile d'y songer ! Alors j'ai pensé que le chiffre douze était opportun vu sa variété symbolique puissante : les douze signes du zodiaque, les heures du jour, les mois de l'année, la loi des douze tables de Rome, les douze apôtres, les douze tribus d'Israël, etc. Cette proposition fut adoptée le 8 décembre 1955." Et officialisée par tous les chefs d'Etat de l'Union en 1985, vingt ans plus tard donc.

Les catholiques fondamentalistes tentèrent de se l'accaparer, ignorant M. Levy au profit de... la Vierge Marie qui aurait, disent-ils, lors de son apparition à la rue du Bac, déposé les douze étoiles couronnant sa tête sur fond bleu (Apocalypse XII) sur la "médaille miraculeuse". Voilà pourquoi le traditionnel pèlerinage de Chartres à Paris, qui célèbre "Marie reine d'Europe" est abusivement constellé de drapeaux européens. (*)

Or son principal mérite est d'être précisément vierge de tout soubresaut nationaliste, religieux, ethnique, impérialiste ; évitant ainsi tout tropisme totalitaire. Il n'a pas été créé dans le sang, les larmes, ou les divisions, que du contraire même, ce qui le rend quasiment unique. "Les plus beaux lauriers qu'un fils puisse offrir à sa mère sont ceux qui n'ont pas été récoltés dans les champs de bataille", a dit joliment Jean François-Poncet. Ainsi de nos douze étoiles qui sont donc notre bonne étoile. Pourquoi faudrait-il se priver de cette lumière ?

(*) Des historiens tombent hélas dans ce piège. Dans un livre récent : "Toute l'histoire du monde" (Poche), les auteurs - Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot - écrivent : "l'Union européenne reste si catholique que son drapeau est celui de la Vierge Marie et qu'on a pu parler d'Europe vaticane." Ces affirmations sont infondées.

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