Ne sacrifiez pas les enfants !

Aujourd'hui, un nombre toujours croissant de parents d'élèves se comportent en clients toujours plus exigeants et considèrent l'école comme un "service".

Jacques LIESENBORGHS

Enseignant retraité

On reparle de plus en plus "écoles" ces jours-ci. Achats de matériel, look vestimentaire, inscriptions, examens de passage... Et, sous peu, nous aurons bien sûr droit aux images émouvantes et incontournables [?] des premiers pas à la maternelle et de la rentrée à la grande école.

C'est une sorte de fête annuelle et, dès lors, les médias accorderont moins d'attention aux réflexions plus critiques du type : "Ils ne se décident toujours pas à passer à l'immersion linguistique!" ou "Pourquoi encore tous ces changements au début du secondaire ?" ou encore "Le gamin faisait de si beaux dessins en maternelle, pourquoi c'est fini en primaire ?" Etc. Témoignages parmi bien d'autres que des parents de plus en plus nombreux, légitimement inquiets pour l'avenir de leurs enfants, s'interrogent sur la pertinence de ce qu'on fait à l'école.

Aujourd'hui, un nombre toujours croissant de parents d'élèves se comportent en clients toujours plus exigeants et considèrent l'école comme un "service" qui, en concurrence avec d'autres services du même type, se doit de donner pleine satisfaction aux demandes individuelles de chacun de ses clients. Si non, on ira voir ailleurs ! C'est la loi du marché scolaire.

Aussi, il n'est pas inutile de rappeler, au seuil d'une nouvelle année scolaire, que l'Ecole n'appartient ni aux enseignants ni aux parents. Elle n'est pas un service comme les autres, mais une institution fondamentale dans nos démocraties. C'est la collectivité, par la voix de ses représentants, qui lui a fixé des "missions". Avec cette institution, on n'entretient pas des rapports de clients, mais c'est en tant que citoyen qu'on est en droit d'y exprimer de légitimes exigences. C'est même un devoir de veiller à ce que l'Ecole remplisse le mieux possible ses principales missions :

- assurer à tous les enfants des savoirs et des savoir-faire qui leur permettront de participer pleinement à la vie économique (travail), sociale (engagement), culturelle, politique...

- leur assurer aussi des savoir-être : ouverture à l'autre, tolérance, solidarité, refus de la violence... gages d'un "vivre ensemble" harmonieux.

Si les jeunes, surtout les adolescents, s'ennuient tant à l'école (parfois jusqu'au décrochage), ne serait-ce pas parce qu'on ne pense pas assez à la dimension "pour la vraie vie" des savoirs : des savoirs qui aide(ro)nt à vivre en consommateur éclairé, en sportif équilibré, en citoyen solidaire... Des savoirs qui aide(ro)nt à faire des choix en matière de santé, de loisirs, de vie spirituelle ou affective, d'engagements associatif, syndical ou politique.

La loi est claire : l'Ecole doit aussi "assurer à tous des chances égales d'émancipation sociale". Je ne m'étendrai pas ici sur "chances égales". Vaste hypocrisie aussi longtemps que nos gouvernants ne se décideront pas à donner nettement plus - surtout en encadrement de qualité - là où les enfants ne disposent pas au départ de la panoplie du futur écolier, héritage de certaine culture familiale.

Mais "émancipation", voilà un petit mot qui intrigue et mérite le détour. Le premier dictionnaire consulté me donne comme exemple "jeune fille émancipée : qui manque de retenue" ! Un peu ringard, non ? Je préfère la piste que me propose mon Larousse : "Action de s'affranchir d'un lien, d'une entrave, d'une domination, d'un préjugé".

Cela revient à dire que l'Ecole doit développer chez tous les élèves des capacités à penser par eux-mêmes. Et aujourd'hui, ce n'est pas évident de développer une pensée autonome. Outre le poids du milieu (de tous les milieux), il y a la terrible pression publicitaire qui pousse à consommer comme tout le monde : les mêmes jeux vidéos, les mêmes marques, les mêmes émissions...

C'est aussi une invitation à apprendre à maîtriser son corps, sa voix, ses pulsions négatives, à développer sa créativité, à découvrir l'intelligence du geste manuel, etc.

Autant de rappels rapides de quelques-unes des missions assignées à l'Ecole, cette institution dont nous devons exiger, comme citoyen, qu'elle institue c'est-à-dire qu'elle mette en pratique et en exergue les valeurs fondatrices d'une société démocratique: écoute et respect de l'autre, recherche de la vérité et de la justice, solidarité, refus de la violence, coopération...

L'avenir de nos enfants ? Revenons-y. A force de polariser toutes les attentions sur le "lire-écrire-compter" et les langues modernes, ne risquons-nous pas de sacrifier et le présent et l'avenir des jeunes ? Croyez-moi, nous le préparons bien mieux si nous ne réclamons pas "tout tout de suite"... pour eux (comme eux ?). Leur avenir - et leur bonheur ! - passe avant tout par le respect de leur enfance : pas de rythme infernal, pas (trop) de travail après l'école, beaucoup de jeux de société, beaucoup d'activités créatives, pas (trop) de télévision... Ne les privons surtout pas de l'éveil à des dimensions vitales : le goût du beau, de la poésie, le sens du gratuit, du partage, la dimension spirituelle.

Parents, enseignants, vos missions sont complémentaires. Faites-vous confiance. Soyez d'abord très exigeants avec vous-mêmes !