Faire corps... même sans prêtre

En 304, à Carthage, des chrétiens inculpés pour "réunions illicites", répondent : "Nous ne pouvons pas vivre sans l'Assemblée du dimanche". Ils seront condamnés à mort.

P. Fabien DELECLOS

Chroniqueur

Les mois d'été ont fait la part belle aux festivals. Ainsi, pour la 6e fois, celui d'Esperanzah, qui rime avec abbaye de Floreffe. Un "Evénement belge des musiques festives, engagées, nomades et plurielles, offrant fêtes, rencontres et convivialité". Il y a bien d'autres initiatives qui suscitent l'enthousiasme, l'esprit de partage et d'unité ! Tel, le jamboree du 100e anniversaire du scoutisme... où le souhait a été officiellement exprimé de voir "les différents mouvements s'unifier en respectant la religion de chacun". Par contre, le rassemblement hebdomadaire des chrétiens pour l'eucharistie s'appauvrit d'année en année dans nos pays. La "pratique" religieuse des Belges s'individualise, et devient même mensuelle, révèlent diverses enquêtes (1). "L'église n'est plus le lieu de célébration d'une appartenance collective", conclut un anthropologue. Il est vrai que la messe dominicale est encore trop souvent considérée comme une obligation de pratique individuelle. En réalité, elle porte sur le devoir fondamental qu'ont les chrétiens de se réunir pour "faire corps", ce "Corps du Christ", qui est l'Eglise, tant sur le plan local qu'à l'échelle universelle. A tel point que la messe fut longtemps interdite en semaine pour préserver celle du dimanche (2).

Ce que beaucoup semblent encore ignorer, c'est que l'enseignement et le témoignage de la Parole sont indispensables. La célébration plénière de l'eucharistie suppose d'abord la proclamation du message biblique et des exigences de l'Evangile, pour y communier et les mettre en pratique. L'épisode des disciples d'Emmaüs (Lc 24, 13-32) en est une preuve et un parfait exemple. Il ne s'agit donc pas "d'assister" passivement à la messe d'un prêtre, pas plus que de se contenter de prier ou de chanter ensemble.

Or, le "Missel du fidèle", qui fut celui de mon père dans les premières années du XXe siècle, offrait des "Prières (à lire) durant la Sainte Messe", y compris pendant que le prêtre, en latin, lisait l'épître et l'évangile. Cependant, le "Paroissien romain", édité en 1893, était un missel bilingue, latin-français, avec de nombreuses prières, mais également les épîtres et les évangiles des dimanches et principales fêtes de l'année. L'un des fruits du mouvement de renouveau liturgique, qui s'était mis en branle au milieu du 19e siècle. L'histoire de la célébration eucharistique n'est pas un long fleuve tranquille. Elle mériterait d'être mieux connue. D'autant plus qu'elle a subi de nombreuses dérives, notamment dévotionnelles, toujours prêtes à renaître.

En fait, le Christ n'a donné que le noyau essentiel de ce repas à célébrer par ses disciples en mémoire de lui. Peu à peu, les communautés chrétiennes "y ajouteront progressivement une enveloppe", selon le caractère des époques et l'influence des sentiments religieux. D'où, diverses formes liturgiques et des variations en fonction des modes de participation, des différences culturelles, de l'évolution de la société... Certaines périodes connaîtront des expressions moins réussies, d'autres altérées, obscurcies, ou corrompues.

Au tournant du 7e siècle sera introduite la pratique de la messe dite privée : un seul prêtre, et sans assemblée, voire sans un seul fidèle. L'officiant y joue tous les rôles, y compris celui du peuple. La messe deviendra pure dévotion, entraînant un excès de célébrations. Ce qui, en Occident, allait détacher l'eucharistie de son "humus communautaire". Une loi interdira même à chaque prêtre de dire plus de trente messes par jour ! Sept semblent avoir été la moyenne acceptable. (3)

A la fin du Moyen Age, il existait, dans les villes, un prolétariat de prêtres, appelés les "altaristes", ordonnés uniquement pour dire la messe et réciter l'Office. En 1521, ils étaient 120 à la cathédrale de Strasbourg. Un emploi recherché, dont la stabilité et le bénéfice étaient assurés (4) par l'abondance des intentions demandées en faveur de défunts. Durant plusieurs siècles, la théologie a fait abstraction de la communauté pour se concentrer sur le prêtre et "son acte solitaire de consécration". Vatican II a réactivé les sources. Mais, il reste urgent de revaloriser "le sacerdoce des baptisés - clé d'une Eglise vivante", titre un ouvrage qui vient de paraître (5). Il s'agit d'une "doctrine importante, voire centrale, de l'Eglise", longtemps négligée par la théologie catholique.

Or, nous ne sommes plus en chrétienté. La baisse de la pratique religieuse, le regroupement des paroisses, la diminution du clergé, doivent pouvoir stimuler les catholiques à "faire corps" le Jour du Seigneur, y compris en l'absence d'un prêtre. La démarche n'est pas neuve, mais pas encore suffisamment prise en compte. Cependant, nombreux sont les chrétien(ne)s, capables d'animer des assemblées d'Eglise, d'y semer et de partager le bon grain de la parole évangélique et d'en témoigner. Il y a tant de places pour des ministères laïques authentiques. N'est-ce pas ainsi qu'aux origines, l'Eglise a pris corps avant même l'existence "d'un ministère sacerdotal distingué comme tel" (6) ? Serions-nous une Eglise de peur et de frilosité ? Ou, Pierre aurait-il oublié Paul ?


(1) de l'UCL/La Libre Belgique (14.12.05) et Dimanche (12.08.07). (2) "L'assemblée chrétienne", Thierry Maertens, Biblica 1964, p 139. (3) Cf "Eucharistia", p 413, encyclopédie de l'eucharistie, Cerf. (4)"Missarum solemnia", explication génétique de la Messe romaine, J.A. Jungmann, Tome I (1950), p 169-170, note 20. (5) "Le sacerdoce des baptisés", Paul J. Philibert, Cerf 2007, 246 pp., 23 € (6) Joseph Moingt, "Dieu qui vient à l'homme", tome 2, p 605, Cerf 2007, 1.206 pp., 48 €