Kosovo indépendant, un précédent

Réfléchir avant d'agir est un principe aussi valable en politique extérieure que dans la vie. Pourtant, une fois encore, l'administration Bush se prépare à agir à l'aveugle. Bien que le manque de clairvoyance soit universellement reconnu comme la cause principale de la débâcle américaine en Irak, les Etats-Unis se préparent aujourd'hui à reconnaître l'indépendance du Kosovo. Une opinion de Charles TANNOCK, Porte-parole du parti conservateur britannique pour les Affaires étrangères au Parlement européen.

Kosovo indépendant, un précédent
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Charles TANNOCK

Réfléchir avant d'agir est un principe aussi valable en politique extérieure que dans la vie. Pourtant, une fois encore, l'administration Bush se prépare à agir à l'aveugle. Bien que le manque de clairvoyance soit universellement reconnu comme la cause principale de la débâcle américaine en Irak, les Etats-Unis se préparent aujourd'hui (avec le soutien probable des Britanniques) à reconnaître l'indépendance du Kosovo - sans tenir compte des conséquences pour l'Europe et le monde.

Depuis 1999, bien qu'il fasse toujours officiellement partie de la Serbie, le Kosovo est administré par une mission des Nations unies sous la protection des troupes de l'Otan. Toutefois, avec la majorité albanaise du Kosovo qui réclame son propre Etat et la Russie qui refuse de reconnaître le projet d'indépendance conditionnelle du médiateur de l'Onu, Martti Ahtisaari, les Etats-Unis s'apprêtent à agir seuls. Au lieu de réfléchir à ce qu'Ahtisaari avait jugé impensable, c'est-à-dire la partition du Kosovo, avec une petite partie du Nord qui reviendrait à la Serbie et le reste à l'Albanie ou à un Etat séparé, les Etats-Unis prévoient d'agir sans l'aval de l'Onu, au prétexte que seul un Kosovo indépendant peut garantir la stabilité dans l'ouest des Balkans.

L'argument est contestable (et l'histoire du gouvernement kosovar laisse penser qu'il est faux). Avant tout, les Etats-Unis sont indubitablement dans l'erreur lorsqu'ils ne voient pas que le "précédent Kosovo" sera source d'instabilité et peut-être même de violences en d'autres endroits.

Pourquoi cet empressement à donner son indépendance au Kosovo ? Nombre de territoires disputés le sont depuis des décennies. La question du Cachemire reste en suspens depuis 1947, celle du Nord de Chypre depuis 1974, et celle de la Cisjordanie depuis 1967. Pourtant, personne ne suggère d'imposer de solution unilatérale dans ces zones de conflits potentiels.

Les Etats-Unis - et la plupart des membres de l'Union européenne - affirment que la situation du Kosovo est sui generis et qu'elle n'entraînera aucun précédent juridiquement contraignant. La Russie voit cependant les choses d'un oeil tout autre. En effet, ce précédent pourrait lui servir à rétablir son autorité sur les nations et les territoires qui faisaient jadis partie de l'Union soviétique.

L'Espagne et Chypre, qui sont concernées par le problème des régions aux tendances sécessionnistes, craignent tout précédent de ce type. La Roumanie redoute les conséquences de cette reconnaissance unilatérale de l'indépendance du Kosovo sur la Moldavie voisine. Elle a peur que la Russie ne reconnaisse unilatéralement l'indépendance de la Transnistrie, territoire sécessionniste moldave que les troupes et les bandes criminelles russes soutiennent depuis 16 ans.

L'Ukraine - cible principale des tentatives de la Russie pour regagner son ancienne sphère d'influence - n'est pas moins inquiète. Elle craint que la Russie n'encourage les tendances séparatistes de la Crimée, dont la population est en majorité russe (la Crimée ne fut cédée à l'Ukraine par Nikita Khrouchtchev qu'en 1954). La Russie pourrait aussi tenter d'utiliser le précédent du Kosovo pour diviser la population ukrainienne entre russophones et ukrainophones.

Toutefois, c'est dans le sud du Caucase que la reconnaissance unilatérale de l'indépendance du Kosovo est la plus dangereuse, puisque la région est contiguë à la poudrière que représente aujourd'hui le Moyen-Orient. Il existe ici un risque véritable que la Russie ne reconnaisse les régions séparatistes dans le sud du Caucase - et qu'elle leur apporte un soutien encore plus appuyé qu'aujourd'hui.

Avant même que Vladimir Poutine ne devienne président de la Russie, le Kremlin faisait déjà des siennes en Géorgie en accordant des passeports russes aux ressortissants de l'Abkhazie (la principale région sécessionniste) et en injectant de l'argent dans son économie. Les troupes russes censées "maintenir la paix" en Abkhazie et en Ossétie du Sud (l'autre grande région sécessionniste) protègent en fait les gouvernements rebelles. La Russie a aussi imposé un embargo commercial complet à la Géorgie, dans l'espoir d'affaiblir son président pro-occidental, Mikhaïl Saakachvili.

Si la Russie reconnaissait l'indépendance de l'Abkhazie, Saakachvili pourrait être tenté de répondre militairement pour éviter l'éclatement du pays. Un nouveau conflit en Abkhazie entraînerait non seulement un risque de guerre ouverte avec la Russie, mais aussi un regain de tension dans les relations avec l'Arménie, car l'Abkhazie abrite près de 50 000 Arméniens, qui soutiennent le gouvernement sécessionniste.

Un autre risque dans le sud du Caucase est que la Russie (avec le soutien des Arméniens) reconnaisse l'indépendance autoproclamée du Haut-Karabakh par rapport à l'Azerbaïdjan. Historiquement arménien, le Haut-Karabakh a été le théâtre d'une violente guerre sécessionniste entre 1988 et 1994, qui a fait 30 000 morts et a laissé 14 pc du territoire azéri sous occupation arménienne, avec l'aide de la Russie.

Depuis, le pétrole a alimenté une montée en puissance de la puissance militaire azérie. Aussi, le gouvernement de Bakou est aujourd'hui beaucoup plus en mesure de faire face à une nouvelle guerre qu'il ne l'était dans les années 1990. En outre, la Turquie voisine est de son côté. La Turquie impose d'ailleurs déjà un embargo économique punitif à l'Arménie, comprenant notamment la fermeture de sa frontière.

Les projections militaires américaines ont affirmé à plusieurs reprises que l'Azerbaïdjan ne ferait pas le poids, même avec ses nouveaux équipements militaires et le soutien de la Turquie. Les forces arméniennes sont bien préparées et elles profitent d'une accélération de la redistribution des armes lourdes que la Russie fait venir en Arménie depuis plusieurs de ses bases militaires récemment fermées en Géorgie.

L'Iran doit également être pris en compte dans cette équation, puisque le pays est devenu un investisseur stratégique depuis qu'il a décidé de construire une raffinerie de pétrole en Arménie, de l'autre côté de sa frontière, à la fois par mesure de sécurité en cas d'attaque américaine et aussi pour pallier ses pénuries de pétrole. En outre, l'Iran souhaite contenir les revendications revanchistes qu'a l'Azerbaïdjan sur l'importante minorité azérie qui vit dans le nord de l'Iran.

Les conflits en Transnistrie et dans le sud du Caucase sont généralement appelés "conflits gelés" parce que peu de choses se sont passées depuis leur naissance au début des années 1990. Toute décision unilatérale d'accorder au Kosovo son indépendance est susceptible de les "dégeler" - de façon aussi rapide que sanglante. Et toute effusion de sang aux frontières de la Russie pourrait donner à Vladimir Poutine le prétexte qu'il attend pour continuer à gouverner après la fin officielle de son mandat, en mars prochain .