De quoi rêvent les Iraniennes ?

Les Iraniennes sont prises en étau entre des revendications égalitaires et la crainte qu'en hurlant leurs protestations, celles-ci contribuent à justifier une ingérence étrangère. Une opinion de Yasmina HAMLAWI, Juriste spécialisée en droit international.

De quoi rêvent les Iraniennes ?
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Yasmina HAMLAWI

Lorsque l'on évoque l'Iran, la rhétorique se porte immédiatement sur la question nucléaire et les probabilités de sanctions militaires prochaines. Au gré de ces délibérations, l'Iran se mue en une forme diffuse et menaçante; on en vient trop souvent à oublier que l'Iran, c'est avant tout une population de près de 70 millions d'hommes, de femmes et d'enfants. On en vient aussi à oublier que les femmes sont les premières victimes des conflits armés, ainsi que l'attestent les différents rapports d'Amnesty international sur la question (1). D'un autre côté, on ne peut négliger de rapporter que les femmes d'Iran sont malmenées par le Code de la femme (2) dans leurs droits sociaux, politiques et économiques élémentaires.

De fait, les Iraniennes se retrouvent ainsi prises en étau entre des revendications égalitaires et la crainte qu'en hurlant trop fort leurs protestations, celles-ci contribuent à justifier une ingérence étrangère. Dénoncer les restrictions aux libertés individuelles subies par les Iraniennes peut ainsi s'avérer malavisé, et se révéler être le cheval de Troie de "l'effort de conscientisation militaire" de la diplomatie américaine, et de ceux qui voudront bien se jeter dans la mêlée avec elle.

Or, la scène internationale en est consciente, toute ingérence dont le but avoué serait de rétablir la démocratie et les femmes iraniennes dans leur dignité, ramènerait l'Iran à des situations de paupérisation et de violence bien plus dramatiques. Pour les défenseurs des droits humains, ce sujet est devenu sensible : comment militer tout en évitant la récupération politique et l'instrumentalisation des femmes bafouées dans leurs droits ? En défendant leur cause, ne peut-on que précipiter le désastre ? Il reste que les Iraniennes ont envie que l'on parle d'elles, non pour nourrir les inquiétudes que leur pays suscite, non pour leur témoigner un mélange de sollicitude et dédain envers une prétendue soumission, mais pour nouer le dialogue avec les sociétés civiles occidentales. Fatmeh, jeune étudiante à Téhéran et militante féministe, insiste pour que ses paroles puissent être entendues en Europe. Elle s'adonne à un optimisme pragmatique : "Les jeunes filles d'aujourd'hui ont des opportunités très fortes, jamais atteintes auparavant, opportunités qu'elles peuvent concrétiser seules, sans ingérence étrangère." Fatmeh fait partie de ces nombreuses femmes qui militent pour la modification du Code de la famille. Elle réclame l'adaptation de la loi islamique à l'évolution politique et sociale que vivent les Iraniennes depuis ces dix dernières années.

Chiffre aussi étonnant que révélateur, les femmes représentent plus de 75 pc des effectifs universitaires; les Iraniennes se sont taillé une place visible dans la société, elles ont su s'imposer dans la plupart des corps de métier, même ceux hautement qualifiés et traditionnellement réservés aux hommes. Elles disposent, par ailleurs, d'une liberté de mouvement bien supérieure à celle des femmes des autres pays musulmans de la région. Pourtant, les Iraniennes n'en ont pas moins un statut légal équivalant à celui d'un mineur, que le mariage met généralement en lumière.

Z., sociologue, l'explique par le manque d'information et de communication sur le sujet : "C'est seulement lorsque les femmes sont confrontées à des problèmes conjugaux, qu'elles découvrent que le système judiciaire civil et même pénal privilégie considérablement les hommes à leur détriment."

Toutes vêtues de noir, serrant contre elles leurs cahiers d'universités, S., N. et P. s'expriment sans timidité : "En tant que femmes, nous sommes limitées; tout se passe comme si le gouvernement nous craignait." Crainte justifiée ? Les femmes, pour le gouvernement iranien, forment le ciment de la famille, qui elle-même est désignée comme institution stabilisatrice et intermédiaire dans la société. L'Iran reste une société traditionnelle au sein de laquelle l'institution familiale pallie les carences de l'Etat. Or, désormais, les femmes réclament leur émancipation, menaçant ainsi un équilibre social sur lequel repose le système politique du pays.

Fer de lance de la contestation, avec les mouvements étudiants, les femmes de Téhéran, d'Ispahan, de Chiraz n'hésitent pas à manifester dans les rues. Si elles sont arrêtées ? D'autres viennent grossir les rangs pour réclamer leur libération. Certes, dans les milieux ruraux, loin des lumières médiatiques, la contestation se fait plus discrète et la répression plus violente. En matière d'émancipation, les villes assurent une avance certaine; Téhéran a, ainsi, toujours impulsé les grandes étapes révolutionnaires du pays. Ce constat semble d'autant plus se renforcer que la majorité de la population est désormais citadine.

La double mandature présidentielle de Mohammad Khatami, de 1997 à 2005, a ouvert le champ à de nombreuses organisations non gouvernementales locales, qui interviennent dans les champs délaissés par l'Etat : aide aux femmes divorcées, planning familial, campagne d'information sur les droits des femmes...

Le tissu associatif s'est considérablement densifié en l'espace de quelques années grâce à des soutiens privés. La politique de durcissement amorcée en avril dernier par le gouvernement de M. Ahmadinejad peine à réduire ces associations tissées en réseau, dont la plus grande richesse réside dans la volonté forcenée de ses bénévoles.

Dans ce contexte troublé, de quoi peuvent encore rêver les Iraniennes ? Une réponse limpide est d'autant plus difficile à obtenir que la femme iranienne se conjugue au pluriel. Elle est multiple et ses revendications se déclinent en fonction de son identité ethnique - perse, azérie, arabe, kurde... -, de sa religion - musulmane chiite, sunnite ou sufie, chrétienne, juive... ou laïque -, de son statut social, de son niveau d'éducation, d'une vie citadine ou rurale, sédentaire ou nomade. Toutefois, les avis des femmes convergent vers le même point : le rôle qu'elles tiennent à jouer dans le processus démocratique.

Détentrices du droit de vote depuis 1963, beaucoup d'entre elles vivent la situation actuelle comme une régression dans l'histoire du féminisme iranien et envisagent l'avenir comme une évolution lente et pacifique vers la reconquête de leurs droits : "Il nous faut d'abord nous améliorer, nous comprendre et nous connaître nous-mêmes avant de savoir comment nous voulons vivre, après nous évoluerons vers un régime qui nous conviendra mieux. Nous avons des rêves. Si certaines d'entre nous se contentent d'un bon mariage, beaucoup aspirent à s'élever socialement, politiquement."

S. s'exprime avec la maturité de la jeunesse iranienne, assoiffée de changements et de libertés, mais qui conserve en elle-même la mémoire des cimetières remplis par les guerres et révolutions. Négligentes des subtilités de l'Iran, de son peuple et de son histoire, toutes les énergies de l'appareil diplomatique américain fusionnent pour créer à l'encontre de l'Iran un climat de suspicion et de condamnations par contumace.

Comme conséquence de cette stratégie éprouvée en Irak ou en Afghanistan, l'Iran est devenu Etat non grata auprès de la communauté internationale, qui, au lieu d'accepter le dialogue et de soutenir la société civile vers la démocratie, fait payer à la population le prix de l'isolement.