Le cardinal, c'est vous. C'est nous...

Travailler à la survie de l'Eglise, c'est plaider pour sa décléricalisation. C'est-à-dire promouvoir le partage réel du pouvoir avec les laïcs, hommes et femmes. Une opinion de Cécile JACQUERYE-HEUSERS, Engagée dans l'Eglise de Liège.

Cécile JACQUERYE-HEUSERS
Le cardinal, c'est vous. C'est nous...
©Jean-Luc Flémal

Le Cardinal Godfried Danneels fêtera le 4 juin prochain son 75e anniversaire. Sa succession à la tête de l'Eglise de Belgique sera donc ouverte. Pour la préparer, le journal "L'appel" lance une enquête auprès de ses lecteurs : Quel cardinal, demain ? Votre avis nous intéresse. Intention louable s'il en est. Ah ! Qu'il est bon de se sentir écouté et d'entendre à l'oreille la petite musique du slogan de RTL : "L'cardinal c'est vous. C'est vou-ou."

On croit rêver. On nage en plein paradoxe. Si l'on admet aisément que l'audimat influence une chaîne de télévision, a-t-on jamais imaginé que l'avis du chrétien de base soit pris en compte par l'Eglise, dans un système cadenassé où le président directeur général choisit lui-même les "grands électeurs" qui éliront son successeur... ? Y a-t-il place pour un semblant de démocratie dans une structure pyramidale sexiste qui prive de la possibilité d'accès au pouvoir la moitié de l'humanité ?

Non. Le chrétien de base, même relayé par un journal aussi sympathique que "L'appel", n'influencera jamais le choix du nouveau cardinal-archevêque. Il vaut mieux le savoir pour ne pas se bercer d'illusions. D'autant que - autre paradoxe - de source bien informée, les jeux sont faits... Suivez mon regard si vous le pouvez et accrochez-vous ! Car il faudra bien s'accommoder du successeur du bon Mgr Danneels.

On se rassurera en se disant que la vraie vie est ailleurs. Que représente l'archevêque dans une Belgique sécularisée où les chrétiens sont plus que minoritaires ? Le réchauffement climatique, la politique d'immigration, le développement de l'Afrique, la lutte contre le terrorisme, le simple bonheur de l'humanité sont entre nos mains bien plus qu'entre celles du primat de Belgique. Evidemment, il est bon que quelqu'un représente l'Eglise catholique aux grandes occasions. Mais, même pour les mariages princiers, Guy Gilbert frappe plus fort...

La vraie vie est ailleurs. Et, oserions-nous dire, les vrais chrétiens aussi. Dans des groupes de réflexion, des paroisses, des congrégations, des communautés audacieuses. Leurs tempes sont largement grisonnantes. Mais ils et elles sont plein(e)s d'énergie et de dynamisme. En un mot, plein(e)s d'espérance.

Ces chrétiens-là vont vraisemblablement pester quand le nouveau cardinal sera connu... Mais qu'importe ? Ils et elles continueront à travailler discrètement et le plus sereinement possible, en approfondissant leur foi, au service des plus démunis.

Faut-il pour autant se résoudre à accepter, sans le dénoncer, un système archaïque ?

Non. Il y a trop de douleur à l'intérieur et à l'extérieur du clergé. Ecoutons André Fossion : "Comment ne pas entendre la voix de tous ceux et celles qui se sont dispersés et éloignés sur la pointe des pieds, las d'un discours et d'un fonctionnement ecclésial qui ne les faisaient plus vivre ? Comment ne pas entendre les doléances de tous ceux et celles qui, du dedans ou du dehors, ne retrouvent pas, de manière prévalente, dans les modes de gouvernement de l'Eglise, la douceur, la force et la saveur de l'Evangile mais plutôt l'autoritarisme, le légalisme, le conformisme, le sexisme, le carriérisme, le goût des honneurs et des préséances hiérarchiques ? Et puis cette indéfinissable onction cléricale, stigmatisée par l'ironie populaire, toute empreinte de certitudes et d'autosatisfaction que la passion de l'Evangile et le souci du frère semblent avoir désertée." (2)

Le divorce entre une certaine Eglise (pas toute l'Eglise, heureusement !) et la vie des hommes et des femmes d'aujourd'hui s'accentue encore depuis l'élection de Benoît XVI. Les exemples abondent. On assiste à une crispation dogmatique (ne citons que la remise à l'honneur du catéchisme) et morale (vis-à-vis des divorcés remariés et des homosexuels, par exemple). Bref, à un repli identitaire qui s'explique quand la peur l'emporte sur la raison. Car il s'agit bien de peur, alors que tout l'Evangile invite à la confiance...

Pourtant, quand on regarde l'histoire de cette même Eglise, le pessimisme n'est pas de saison. Elle a étonnamment survécu pendant près de deux mille ans, malgré les Croisades et l'Inquisition. C'est grâce à elle que les sociétés européennes se sont structurées et que la foi s'est transmise. C'est grâce à elle que les valeurs de liberté, égalité, fraternité sont nées. C'est grâce à elle que je peux prendre la parole aujourd'hui, en tant que chrétienne.

Jean-Claude Guillebaud, fraîchement "redevenu chrétien", voit les choses avec lucidité : "L'institution qui prend en charge la transmission de la croyance et l'apprentissage du croyant est à la fois nécessaire et menaçante. Nécessaire en ce qu'elle constitue une 'machine à apprivoiser le croire', à lui donner force et densité ; menaçante car elle est toujours tentée par la sclérose, la répression dogmatique, l'orthodoxie mutilante. Une institution tend à persévérer dans son être en défendant ses propres intérêts. (...) Les chrétiens ne peuvent se résoudre à ce que l'Eglise disparaisse purement et simplement du paysage. Ils ont besoin d'elle. Ils doivent travailler à sa survie ; apprendre à critiquer ses raideurs tout en l'aidant à exister." (3)

Travailler à la survie de l'Eglise, c'est, essentiellement, plaider pour sa décléricalisation. C'est-à-dire promouvoir le partage réel du pouvoir avec les laïcs, hommes et femmes. Que ce soit au sein des conseils épiscopaux, des conseils presbytéraux et des autres organismes ecclésiaux. Ouvrir non seulement des espaces de dialogue mais des lieux où les décisions se prennent ensemble.

La maturation du processus se fait lentement. Mais sûrement. La pertinence de la foi chrétienne demain est à ce prix.


(1) "L'appel", le magazine chrétien de l'événement n°303. janvier 2008, p. 16-19 (2) André Fossion, "Une nouvelle fois. Vingt chemins pour recommencer à croire". Lumen Vitae - Novalis, 2004, p. 68. (3) Jean-Claude Guillebaud, "Comment je suis redevenu chrétien" Albin Michel, 2007, pp. 143-145.