La société corrompt l'homme

Altermondialistes revendiquant une société respectueuse de l’humain et de la planète ou partisans des logiciels libres, Jean-Jacques Rousseau (1712 -1778) est votre mentor. "L'homme est né libre et partout il est dans les fers", écrit-il dans "Du contrat social".

Luc de Brabandere et Stanislas Deprez
La société corrompt l'homme
©D.R.

Jean-Jacques Rousseau est une figure à part dans le monde des philosophes des Lumières. Collaborateur de l'"Encyclopédie" de Diderot et d'Alembert, il n'aura de cesse de se distinguer par la suite du projet de ses collègues. Né en 1712 à Genève, Rousseau perd sa mère alors qu'il n'a que quelques jours. Il est mis en pension à l'âge de dix ans et pratique divers métiers. A 20 ans, il fait la rencontre décisive de sa vie : son chemin croise celui de Mme de Warens, dont il devient le protégé. En 1742, il s'installe à Paris et y côtoie Diderot. Huit ans plus tard, il publie un "Discours sur les sciences et les arts", où il attaque la bonne société parisienne. La polémique enfle avec l'édition de l'"Emile", un traité d'éducation qui prend à contre-pied les moeurs de l'époque (Rousseau lui-même avait abandonné ses enfants à l'Instruction publique !). Pour fuir la polémique, Rousseau accompagne Hume en Angleterre mais se brouille avec celui-ci. Il revient en France pour y écrire ses "Confessions", où il se justifie. Il est réhabilité quelques années après sa mort : en 1790, on promène triomphalement son buste dans les rues de Paris, et sa dépouille est transférée au Panthéon en 1794.

Cette brève biographie fait voir un caractère entier, un esprit combatif, voire querelleur et un peu paranoïaque. Contre les Encyclopédistes, Rousseau est convaincu de la corruption de la société de son temps. A ses yeux, le raffinement de la culture et les progrès de la science sont la marque de la dégénérescence de l'humain plus que la promesse d'un avenir radieux. On s'en souvient, pour Hobbes et la plupart des théoriciens politiques, l'instauration de la société met fin à la guerre de tous contre tous. Rousseau s'oppose à cette conception : les dirigeants n'ont d'autorité sur le peuple que parce qu'ils détiennent la force et la force n'est jamais le droit. Il s'ensuit que la société aliène la liberté des humains en leur imposant une hiérarchie qu'ils n'ont pas choisie. L'homme est né libre, et partout il est dans les fers, écrit Rousseau dans "Du contrat social".

L'auteur s'attache à découvrir les racines de cette perversion de l'humain par la société dans le "Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes". Rousseau montre dans ce texte - qui se veut une réflexion philosophique et pas une enquête archéologique ou ethnologique - que l'humain est bon par nature, et corrompu par la société. L'homme naturel vit seul, sans pensée ni langage. Parfaitement libre, il est mu par un instinct de conservation et se satisfait de ce qui lui permet de subsister. Toutefois, Dieu lui a donné la capacité de se perfectionner, c'est-à-dire de s'adapter à son environnement. Or, voici que les conditions changent et que l'homme rencontre d'autres humains et se trouve contraint, pour survivre, de s'allier à eux. De là naissent les besoins de communiquer et d'être reconnu, qui entraînent la création du langage, de l'agriculture et de l'industrie, des arts, de la morale...

Hélas, cet âge d'or - où l'homme est proche de sa nature tout en étant cultivé - ne dure pas. L'artifice prend la place de la nature. Les inégalités entre les humains s'installent : le langage se fait mensonge, l'être se fait paraître, le raisonnement se fait sophistique, la comparaison devient jalousie, l'amour-propre prend la place de l'amour de soi et de la pitié, et les riches oppriment les pauvres. Et tout cela est justifié par la prétendue volonté de Dieu ou le faux besoin de lutter contre la méchanceté de l'homme.

D'où la nécessité de repenser le Contrat social. Car Rousseau n'est pas naïf : il sait qu'un retour à l'état de nature est impossible. Mais il veut refonder la société sur la libre association de tous les humains plutôt que sur la peur de la violence et la hiérarchie, comme le faisait Hobbes. Ce qui passe aussi par l'éducation des enfants, qui doit les rendre libres, sains, équilibrés et aptes à être des citoyens respectueux d'eux-mêmes et des autres.


Jean-Jacques Rousseau, "Le Contrat social", Le Livre de Poche, 1996. L'un des textes majeurs du philosophe. R. Derathé, "Rousseau et la science politique de son temps", Vrin, 1995. Une analyse classique, publiée pour la première fois en 1950. Mardi prochain : Emmanuel Kant.