Vers l'indifférence sexuelle ?

Depuis les célèbres observations de Kinsey (1948), les enquêtes sur les comportements sexuels humains se sont multipliées sans que les chercheurs accordent une réelle importance à une frange de quelques pour cent de la population adulte jeune qui déclare rester sexuellement inactive sur le long terme. Une opinion du Professeur ARMAND LEQUEUX Institut d'études de la famille et de la sexualité. Co-organisateur du colloque "Différences de sexes et vies sexuelles d'aujourd'hui".

PROFESSEUR ARMAND LEQUEUX INSTITUT D'ÉTUDES DE LA FAMILLE ET DE LA SEXUALITÉ, UCL.
Vers l'indifférence sexuelle ?
©D.R.

Depuis les célèbres observations de Kinsey (1948), les enquêtes sur les comportements sexuels humains se sont multipliées sans que les chercheurs accordent une réelle importance à une frange de quelques pour cent de la population adulte jeune qui déclare rester sexuellement inactive sur le long terme. Choix délibéré ou misère affective ? Séquelles de déceptions amoureuses, problèmes de santé mentale ou physique ? Impossible de le savoir jusqu'à ce qu'Anthony Bogaert publie en 2004 dans le "Journal of Sex Research" les résultats d'une étude portant sur 18 000 personnes au Royaume-Uni. Parmi les sujets interrogés, un pc ont répondu qu'ils ne s'étaient jamais sentis attirés sexuellement par qui ni quoi que ce soit ! Voici donc posée la base "scientifique" d'un courant venu d'outre-Atlantique qui revendique l'asexualité comme une quatrième identité sexuelle. Il y aurait des hétéros, des homos, des bi- et des a-sexuels ! Ils/elles ont leur forum (Asexual Visibility and Education Network ou AVEN) et leur emblème... une amibe qui n'a pas besoin de sexualité pour se reproduire !

Alors, un gag ? La revendication identitaire d'une minorité marginale ou les prémices d'une vague de fond qui se prépare à déferler sur notre civilisation ? En imaginant que cette dernière proposition, celle du tsunami asexuel, soit la bonne, nous pourrions envisager deux pistes pour lui donner sens. Il y aurait d'abord l'hypothèse que la "Tyrannie du plaisir" dénoncée par J-C Guillebaud (1998) conduirait à l'extinction du désir ? Après le sexe défendu, nous serions passés en peu de temps du sexe autorisé au sexe obligatoire ! Le sexe est en effet partout, il fait tourner l'économie de manière implicite quand il pollue la majorité des messages publicitaires ou quand il incite nos fillettes à se déguiser en Lolita et de manière explicite quand l'industrie porno se révèle être à la base du quart du trafic Internet mondial. Le sexe est formaté par les statistiques de comportement qui nous renvoient à notre propre insécurité face à la "bonne moyenne" où nous aimerions tant nous retrouver. Et voici qu'après les médias, l'économie et la sociologie, la médecine en rajoute une couche. Le sexe est un nouvel indicateur de bonne santé et un secteur prometteur de profits pour l'industrie pharmaceutique.

Le frémissement asexuel pourrait donc être le signe avant-coureur que l'hyperérotisation ambiante avec l'utilisation massive et surmédiatisée du sexe comme vecteur de notre société marchande, qui transforme nos désirs en besoins et nos manques en frustrations, a poussé le balancier trop loin. Le retour de manivelle pourrait nous ramener au puritanisme répressif ou bien, on peut le rêver, nous conduire vers une société plus subtile, tout envoilée de désirs pudiques...

Nous annoncions une deuxième hypothèse : l'estompement de la différence des genres, le masculin et le féminin, conduirait à l'indifférence sexuelle (1) ! Si l'exotique stimule l'érotique, la similitude conduirait-elle à la solitude ? La victoire, encore partielle d'accord, du combat pour l'égalité des sexes se paierait par une inhibition de la fonction sexuelle. Faut-il s'en inquiéter et y déceler les prémices d'un hyperindividualisme qui annoncerait l'extinction de notre espèce qui ne pourrait plus se reproduire qu'au laboratoire (lire l'essai du philosophe Henri Atlan, "L'utérus artificiel", Seuil 2005) ? Ou faut-il plutôt s'en réjouir en y voyant une étape transitoire vers une "spiritualisation" de notre humanité dont les rapports sociaux ne seraient plus régis par des "besoins instinctuels" mais par le renoncement à l'illusion de leur assouvissement et l'ouverture au désir, toujours ouvert, toujours en manque ? Nous laisserons, bien entendu, la question ouverte en vous invitant chaleureusement au prochain Colloque de notre Institut à Louvain-la-Neuve...

1. Parmi d'autres, cette question sera débattue lors du prochain Colloque de l'Institut d'Etudes de la Famille et de la Sexualité à LLN, les 18 et 19 avril prochains. Renseignements sur le site de l'IEFS/UCL www.iefs.ucl.ac.be ou au 010.47.44.02

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