Silence, on vit

Le silence va-t-il devenir un bien rare, comme le temps, que seuls les plus riches pourront s'approprier ? Que la chasse aux nuisances sonores ne se limite pas aux abords des aérodromes.

Silence, on vit
©Blaise Dehon
Claude JAVEAU

Chroniqueur

L'autre jeudi, nous débarquons, ma femme et moi, à l'aéroport de Munich, venant de Montréal, quitté quelque six heures plus tôt. Il était un peu plus de cinq heures, heure locale. Il faut repasser par le contrôle des passeports et par la corvée des mesures antiterroristes (elles ne servent sans doute à rien d'autre qu'à nous donner l'impression qu'on se préoccupe de notre sécurité : pour ce qui est effectivement de celle-ci, il n'est pas sûr que ces tracasseries soient vraiment efficaces), puis se taper un interminable parcours dans une aérogare qui s'éveille. Il est six heures moins le quart quand nous décidons d'aller boire un café. Le voyage a été sans histoire, et même rendu agréable par la qualité du service de la Lufthansa (publicité ni sollicitée ni payée !), mais la fatigue est là, et le besoin de se réchauffer l'intérieur aussi. La taverne est du genre chic à l'allemande, elle a pour nom Käfer (coccinelle) et on y découvre en effet des reproductions de la bête à bon Dieu, en grandeur réelle, sur les tasses et les soucoupes. Deux cafés, sept euros, et le sourire avenant de la serveuse, qui ne doit pas descendre, à première vue, d'une longue lignée de Germains pure laine. Le café est bon, à la différence de ce que les Québécois appellent du même nom. Mais il y a aussi la musique, appelons ça comme ça, pour ne pas apparaître comme d'épouvantables ringards.

Car tombent du plafond des hurlements de dame anglophone en gésine, accompagnés de criaillements instrumentaux, qui entravent toute velléité de conversation un peu soutenue. Ce même "décor" sonore qui nous avait déjà importunés au restaurant de la rue Saint - Denis, où nous avons pris notre dernier dîner, comme il nous avait du reste importunés lors de la plupart de nos collations. Mais on a le même décor (mot peu approprié s'il en est) chez nous, en particulier dans les grandes surfaces et dans le métro, du moins à certaines stations.

Mon vieil ami Léo Moulin, père d'un autre ami, Marc, dont le décès récent m'a causé beaucoup de chagrin, répétait qu'il convenait d'éviter, dans les restaurants, quatre nuisances : les enfants, les chiens, le tabac et la musique. N'importe quelle musique, et j'étais bien d'accord avec lui : ni rock, ni techno, mais aussi ni Mozart, ni Miles Davis, pour prendre des compositeurs dont je suis friand. Mais la pratique ne concerne pas que les restaurants ! Des vibrations sonores importunes nous accompagnent dans un nombre croissant de lieux, nous privant ainsi d'un bien précieux au sein d'un mode de vie collectif qui n'a déjà que trop tendance à être bruyant, le silence.

Pour les voyageurs ayant passé dans un avion une nuit presque blanche, la paisible atmosphère de l'aéroport avait été bienvenue. Mais voilà qu'au bistrot des coccinelles, le contact brutal avec le Boucan généralisé avait été renouvelé. Nous allions bientôt en retrouver un écho dans l'avion pour Bruxelles. Cela s'appelle musique d'ambiance, on devrait plutôt dire musique destructrice d'ambiance.

Nous vivons dans un univers où se multiplient, notamment au nom de la santé publique, les interdits de diverses natures. La traque aux fumeurs adeptes d'une drogue pourtant légale, en est un exemple. Mais il y a aussi les ingrédients désormais prohibés dans les nourritures et les boissons, les mesures contre la pollution de l'air, etc. Et on ajoutera aussi, dans un autre domaine, la proscription de certaines expressions dans le langage courant, au nom de la correction politique ou de l'égalité des sexes (pardon : des genres). Tout cela est sans doute justifié, quoique parfois on puisse y déceler quelques menaces contre les libertés individuelles. Mais alors, le silence ?

Bénéficier de silence ne ferait-il pas partie des droits fondamentaux, comme celui de bénéficier d'une nourriture saine ou d'un air purifié ? Notre civilisation serait-elle à ce point désireuse de nous priver de toute possibilité de retour sur nous-mêmes, de confrontation tranquille avec nos idées et nos sentiments ? Le silence va-t-il devenir un bien rare, comme le temps, que seuls les plus riches pourront s'approprier ? Les fabricants de bruit, entre autres de bruits prétendument musicaux enregistrés, ont-ils le droit de régner sans partage sur nos ambiances au nom de l'omnipotence du marché ? Car on devine bien, l'environnement actuel le suggérant, qu'il s'agit toujours de gros sous, au bénéfice, en l'occurrence, de célèbres majors.

Je demande que le droit au silence soit inscrit dans la liste des droits humains fondamentaux. Que la chasse aux nuisances sonores ne soit pas limitée aux abords des aérodromes. Et que chaque citoyen, lorsqu'il a envie de souffler un peu, puisse aussi se désengorger les oreilles, en tous temps et tous lieux.