L’Humanité est en jeu à Gaza

Les fondements de l’éthique y sont en jeu. La souffrance, la destruction de vies humaines, le désespoir et l’absence de dignité se perpétuent depuis trop longtemps. Une opinion de Václav HAVEL, Ancien président de la République tchèque.

L’Humanité est en jeu à Gaza
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Václav HAVEL

Ancien président de la République tchèque

Le temps perdu est toujours regrettable. Mais au Moyen-Orient, perdre du temps est surtout redoutable. Un an vient de passer et le désaccord entre Palestiniens et Israéliens ne s’est encore que trop peu atténué. Les raids aériens actuels sur Gaza et les tirs continus de roquettes sur Ashkelon, Sderot et d’autres villes du Sud d’Israël, ne font que témoigner de la gravité de la situation.

L’impasse sécuritaire dans laquelle sont engagés Israël et la direction palestinienne gazaouie a conduit Israël à barrer la route à l’aide alimentaire, de sorte que 1,5 million de Gazaouis ont eu à faire face à des problèmes de vraie faim. Israël a, une fois de plus, privilégié la méthode musclée et s’est coupé des possibilités non violentes et créatives pour résoudre le différend Israël-Palestine.

Les responsables israéliens entendent poursuivre la colonisation cisjordanienne et campent sur leurs positions, ce qui n’arrange rien à l’affaire. Le dos au mur, beaucoup de Palestiniens n’entrevoient aucune autre alternative que le recours à des tactiques radicales, pour répondre à leurs aspirations nationales. Comme il est plus que probable que l’on assiste à un regain de violence, il est primordial que les partenaires d’Israël dans la région et les acteurs internationaux sachent que les Palestiniens ne s’écarteront pas de leur stratégie, ni ne se détourneront de leur objectif d’un Etat indépendant. Le peuple palestinien ne renoncera jamais à sa lutte nationale.

Israéliens et Palestiniens doivent comprendre que le recours à la force ne suffira à donner satisfaction ni aux uns ni aux autres, à long terme. Il faut offrir des choix viables à la partie adverse, pour éviter que la violence ne se déchaîne. Si la force est parfois utile, seule une solution de compromis "déségrégative" permettra une paix stable et durable.

Tout conflit, quand on s’applique à le résoudre, exige de canaliser l’énergie qu’il génère dans l’élaboration d’alternatives constructives et non violentes. Cette captation de l’énergie guerrière peut se faire à n’importe quelle phase de l’intensification, mais si des mesures préventives ne sont pas prises dès les premiers signes du conflit et si on s’acharne à en ignorer les problèmes, notamment en cas de surenchère de la violence, on sera contraint à une forme d’intervention.

Alors seulement, des processus de conciliation, médiation, négociation, arbitrage et de collaboration dans la résolution de problèmes pourront se mettre en place. Au bout du compte, on n’obtiendra durablement la stabilité qu’à force de reconstruction et de réconciliation, puisqu’on ne peut pas l’imposer.

Rien de tout cela n’est inédit. Mais la question reste posée : pourquoi n’y a-t-il pas eu plus de concertation et d’efforts pour changer la situation à Gaza et en Palestine ? Un protectorat international pour défendre les Palestiniens de leurs éléments les plus dangereux, pour défendre les Palestiniens des Israéliens, et peut-être même les Israéliens d’eux-mêmes, a fait l’objet d’une proposition, mais elle n’a eu que peu d’échos.

C’est ce manque d’initiative coordonnée dans la structuration d’un accord entre Israéliens et Palestiniens - une structuration fondée sur une approche large, interdisciplinaire et systémique, propre à faire bouger les paramètres et mener à une paix que les deux peuples considèrent juste et digne - qui préoccupe le plus ceux d’entre nous qui travaillent à résoudre les crises internationales.

Un des éléments-clés sur lesquels doit reposer une structure de réconciliation est la croissance économique. Comme la Banque mondiale l’a souligné à maintes reprises, pauvreté et conflits sont étroitement corrélés. Par conséquent, il est impératif de restaurer la dignité humaine et de combler le fossé entre riches et pauvres, afin de parvenir à un quelconque accord politique viable entre Palestiniens et Israéliens. Les efforts dans ce sens sont trop fragmentaires - et déçoivent donc les vraies attentes d’une vie meilleure.

Il faut que Palestiniens et Israéliens nouent le dialogue au-delà des fractures sociales qui les divisent, ainsi qu’entre la direction et les gens ordinaires, qui vivent dans l’incertitude de ce que l’on commet en leur nom. La confiance doit être restaurée, afin que nous soyons en mesure d’aider les deux camps à dépasser leurs inimitiés historiques. On ne pourra correctement évaluer les problèmes et s’y affronter, que si une confiance collective parvient à s’ébaucher.

Bien sûr, le besoin de sécurité d’Israël doit être compris de toutes les parties, mais l’adoption de mesures de confiance, par toutes les parties, est également nécessaire. Ce qu’il nous faut, maintenant et par dessus tout, c’est un message clair. Dans la période extrêmement tendue que nous vivons, ce n’est pas la violence, mais le dialogue, qui constitue une voie de progrès.

A Gaza, les fondements de l’éthique sont en jeu. La souffrance et la destruction délibérée de vies humaines, le désespoir et l’absence de dignité se perpétuent depuis trop longtemps dans cette région. Les Palestiniens de Gaza - tous ceux qui d’un bout à l’autre de cette région mènent des vies assombries par le manque d’espoir - ne peuvent pas attendre que de nouvelles administrations ou des institutions internationales agissent. Si le Croissant fertile ne veut pas devenir un croissant futile, il nous faut nous réveiller et faire preuve de courage moral et de vision politique, pour que la Palestine puisse faire un bond en avant.

© Project Syndicate, 2008 - Traduit de l’anglais par Michelle Flamand

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