Le faux retour de la France

Relativisons le retour de la France dans l’Otan militaire. Elle garde sa liberté d’action et son indépendance nucléaire. Mais c’est un sale coup pour un pilier européen de la défense autonome. Une opinion de Francis BRIQUEMONT, Lt. Général.

Le faux retour de la France
©EPA
Francis BRIQUEMONT

Lt. Général (e.r.)

En ce début d’avril, l’Otan célèbre son 60e anniversaire et le retour de la France au sein de ses structures militaires. Insistons sur le mot "militaire" car la France n’a jamais quitté le conseil politique de l’Alliance. Ce retour est-il un événement majeur ou le résultat logique de l’évolution de l’Otan et de la politique française depuis l’effondrement du Pacte de Varsovie et de l’URSS en 1989 ? Plus fondamentalement, quelle influence peut avoir cette décision sur la politique de défense et de sécurité de l’Europe ? Plus précisément encore est-il possible de mettre sur pied un pilier européen crédible au sein de l’Otan comme semble le croire N. Sarkozy ?

Inutile de revenir sur l’histoire politique de l’Alliance : la France y a toujours joué son rôle et n’a jamais menacé d’y renoncer. En ce qui concerne l’Otan militaire, il y a eu un avant et un après 1989. Avant 1989, l’Otan faisait face à un ennemi bien défini, le Pacte de Varsovie dirigé par l’URSS, et tous les Etats de l’Otan dont la France du général de Gaulle défendaient le même intérêt vital. En 1966, le général de Gaulle a estimé que le développement et le déploiement d’une force de frappe nucléaire indépendante excluait la participation des armées françaises aux structures militaires de l’Otan et plus particulièrement à son comité nucléaire. Il n’admettait pas, en outre, que des unités militaires étrangères (inclus les états-majors) stationnent sur le territoire français hors contrôle du gouvernement français. Mais cela n’a jamais empêché les armées françaises, largement déployées en Allemagne et à Berlin, d’avoir des officiers de liaison dans tous les principaux états-majors de l’Otan et de participer à de nombreux exercices d’entraînement Otan. Stagiaire à l’Ecole de Guerre de Paris (1972-1974), j’ai été "témoin" de la manière dont la France aurait pu, après décision du président de la République, s’engager, y compris au niveau nucléaire, dans une guerre éventuelle contre les forces du Pacte de Varsovie.

Politiquement, l’attitude de la France n’a donc pas posé de problèmes majeurs pour l’Alliance. Militairement, l’engagement des forces terrestres françaises dans une bataille contre les forces soviétiques en auraient sans doute posé davantage - plus en tout cas que pour les forces navales ou aériennes - mais pas plus que ceux provoqués par le déploiement, côte à côte, de corps d’armée nationaux face au rideau de fer. C’est assez dire qu’il faut relativiser quelque peu l’importance du retour de la France dans le giron militaire de l’Otan.

Il faut le relativiser d’autant plus qu’en 1989, avec l’effondrement de l’URSS et le démantèlement du Pacte de Varsovie la raison même de l’existence de l’Otan telle qu’elle existait, disparaissait. Au moment où l’Europe se retrouvait sans menace extérieure réelle, ses responsables n’auraient-ils pas dû, parallèlement à leurs efforts pour mettre sur pied une UE plus forte et cohérente, s’interroger "sérieusement" sur l’avenir de l’Alliance atlantique, sur la place que les Européens devaient occuper au sein de celle-ci et quelles nouvelles relations devaient s’établir entre l’Europe et les Etats-Unis devenus la seule superpuissance mondiale et ayant des intérêts stratégiques autres que ceux de l’Europe dans les domaines économiques, financiers, culturels, etc. Au lieu de cela, l’Alliance s’est contentée de "justifier" son existence en élargissant son champ d’action et l’Otan est devenu un ensemble d’états-majors chargés de planifier et d’exécuter certaines missions militaro-humanitaires - sous mandat de l’Onu en principe - avec des unités venant de pays faisant partie ou non de l’Alliance.

Il existe cependant quelques "constantes" dans cette évolution militaire depuis 1989 :

1° Le maintien au sein de l’Otan d’une chaîne de commandement exclusivement américaine;

2° L’échec de la mise sur pied d’un véritable pilier européen de la défense au sein ou en dehors de l’Otan;

3° Les participations nationales à la carte et souvent sous conditions aux opérations.

Dans un tel cadre et compte tenu que la France garde son indépendance totale dans le domaine nucléaire et que, comme tout membre de l’Alliance, elle peut ou non participer à une opération conduite par l’Otan, le retour de la France au sein de celle-ci peut se comprendre. Le tohu-bohu politique qu’il a suscité en France ne s’explique que par l’antisarkozysme systématique et obsessionnel qui sert de programme politique à l’opposition, la même d’ailleurs qui avait reproché à de Gaulle de quitter l’Otan. Affirmer qu’au sein de l’Otan actuelle, la France perdrait sa liberté d’action relève de la mauvaise foi. En 2003, l’Allemagne et la Belgique ont refusé de participer à la guerre en Irak. J.L. Zapatero, devenu Premier ministre en 2004, a retiré les troupes espagnoles d’Irak dès son arrivée au pouvoir. En Afghanistan, la plupart des pays de l’Otan participent aux opérations avec tellement de "restrictions" que la conduite de celles-ci devient d’ailleurs un modèle d’inefficacité militaire. Avec un certain sourire, on peut même penser que si B. Obama avait été président en 2003, il n’aurait pas lancé les Etats-Unis dans l’aventure irakienne mais que si N. Sarkozy l’avait été en France au même moment, celle-ci y aurait participé ! Le président français estime donc que si la France est aujourd’hui partie prenante dans toutes les opérations extérieures gérées par l’Otan, il est logique qu’elle participe à l’élaboration des plans en y défendant son point de vue. Vu sous cet angle ce retour de la France est presque un "non-événement".

Ce retour signifie aussi hélas ! que la constitution d’un pilier européen de la défense est plus que jamais une chimère. Si au sein de l’Otan, un profond déséquilibre existe entre les efforts de défense faits par les Etats-Unis et ceux faits par les Européens, un déséquilibre important existe également en Europe entre les efforts de défense faits par le Royaume-Uni et la France d’une part et les autres Etats européens d’autre part. Les deux budgets de défense de ces deux Etats "représentent les deux tiers du total de ceux des 25 autres pays de l’Union et les budgets de recherche de défense, le double" (1). Inutile d’évoquer ici la dernière des dernières priorités politiques que constitue le budget de la défense en Belgique. En outre, une divergence fondamentale existe jusqu’à présent entre le Royaume-Uni et la France concernant la constitution d’un pilier européen de la défense. Le Royaume-Uni s’oppose systématiquement à la mise sur pied d’une structure de défense autonome européenne. Toute tentative de la France pour en créer une a été vouée à l’échec parce que considérée par une majorité d’Etats européens comme antiaméricaine, ou trop pro-française c’est selon, comme si on ne pouvait être pro-européen sans être antiaméricain. N. Sarkozy en a donc conclu qu’en reprenant toute l’influence et la place qui reviennent à la France au sein de l’Alliance, il pourrait non seulement "apaiser" les Européens mais aussi défendre plus facilement le concept d’un pilier européen de la défense. A ce propos, il sera intéressant de voir quels "postes" seront attribués aux diplomates et aux officiers français dans les structures de l’Otan, car, de ce point de vue, le retour de la France ne fait pas que des heureux.

N. Sarkozy se fait cependant quelques illusions s’il croit qu’il sera plus aisé de créer un véritable pilier européen de la défense au sein de l’Otan. Celle-ci, quoi qu’on fasse, restera une organisation dominée politiquement et militairement par les Etats-Unis. Ceux-ci n’ont jamais été favorables à un pilier européen "autonome" qui pourrait contester leur leadership et ils trouveront de nombreux alliés au sein de l’Otan pour rejeter ce concept. Ils les trouveront d’autant plus facilement que créer ce pilier européen exige non seulement un effort de réflexion mais aussi budgétaire.

Il est quand même regrettable qu’en France, le débat politique sur le retour au sein de l’Otan n’ait pas porté davantage sur l’indépendance de l’Europe plutôt que sur la sauvegarde d’une souveraineté nationale qui, dans le contexte stratégique mondial du XXIe siècle et face aux défis "mondiaux" de demain, relève de plus en plus du mythe ou de la formule incantatoire.

En fait pour créer un pilier européen de la défense autonome, il faudrait moins d’Otan et plus d’Europe. On fait exactement le contraire ! Il est vrai qu’il y a de moins en moins d’Europe "politique" car depuis 1990, les responsables politiques européens ont commis quelques erreurs stratégiques importantes. Ils ont été incapables de proposer aux Etats-Unis un rééquilibrage de l’Otan; ils ont été incapables d’affronter "unis" "le" conflit européen qu’a été et est encore la crise yougoslave; et surtout faute majeure celle-là, incapables de réaliser l’approfondissement de l’UE AVANT son élargissement aux Etats d’Europe centrale.

Comme l’Europe politique est de plus en plus une vue de l’esprit, il vaut mieux que la France joue pleinement son rôle au sein de l’Otan. Avec N. Sarkozy elle a de plus un "battant" pour le faire !

(1) Discours de N. Sarkozy aux ambassadeurs de France en août 2007.

Titre et sous-titre sont de la Rédaction.

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