Sévice public : viol au "JT"

Le droit à l’information, en démocratie, est absolument fondamental. On pourrait même dire qu’il est sacré. Le citoyen désireux de s’informer des mœurs du prince Issa bin Zayed al-Nahyan, frère du prince héritier et du chef de la police de l’émirat d’Abou Dhabi, aura donc été cruellement frustré - voire maltraité. Une opinion de Francis Martens, président de l'association des psychologues praticiens de formation psychanalytique (APPPsy).

Le droit à l’information, en démocratie, est absolument fondamental. On pourrait même dire qu’il est sacré. Le citoyen désireux de s’informer des mœurs du prince Issa bin Zayed al-Nahyan, frère du prince héritier et du chef de la police de l’émirat d’Abou Dhabi, aura donc été cruellement frustré - voire maltraité. En effet, d’autorité, le moteur de recherche sur internet Yahoo et l’hébergeur de vidéos Youtube (propriété de Google) ont finalement décidé de le priver du film tourné, à la demande du prince Issa, pendant la séance de torture extra-judiciaire qu’il infligeait à un marchand ayant égaré une cargaison de grain. Le prince est, semble-t-il, coutumier de ce genre de corrections. Dans sa culture, les châtiments physiques ne sont pas exceptionnels.

Heureusement, en Belgique, le Service Public veille à ne pas nous infantiliser. Le téléspectateur n’aura pas été déçu. Le 4 mai, à 19 h 30, au "JT" de la RTBF, à une heure de grande écoute, il aura pu bénéficier d’un spectacle sadien de grande tenue. Avec l’aide d’un policier et d’un cameraman, à la nuit tombée, le prince maintient l’homme à terre. Il semble avoir les bras ligotés. Le prince le frappe dans le dos à violents coups de cravache. Puis, avec une égale violence, il agresse le bas du corps - totalement dénudé - avec une planche hérissée de clous. Le sang coule. Les plaies sanguinolentes sont enduites de sel et vigoureusement massées. Le prince fourre du sable dans la bouche de sa victime gémissante. Il termine en lui passant sur le corps avec son 4 x 4. Du beau travail. De la belle information. Et après ça, les enfants : "Hop ! au dodo."

Le marchand, après une hospitalisation, en a miraculeusement réchappé. Pour la RTBF, le pronostic reste réservé... Une journaliste, répondant au téléphone pendant le décours du "JT", explique que le rédacteur en chef n’est pas disponible. Elle conseille d’envoyer un courriel au service de médiation (qui vous répondra). Sur mon insistance (ayant décliné quelques titres), elle prend mon numéro de téléphone. Mais le rédacteur n’appellera pas. Sa collègue me signale que, si on passe de telles séquences, c’est bien sûr pour qu’on sache que c’est mal. Me voilà rassuré. Serait-il possible que, pour l’audimat, ce soit mal aussi de ne pas les passer ?

Imaginez que votre voisine se fasse violer dans le parking de l’immeuble, sous le regard des caméras de surveillance, et que, le lendemain, la séquence passe au "JT" (pour faire comprendre combien c’est mal). Conclurez-vous à un merveilleux effort d’éducation permanente ? Sans parler de l’intrusion dans votre propre intimité. En réalité, sous couleur dissuasive, la projection sauvage de ce genre de séquences (avec une seconde de préavis pour les "âmes sensibles") banalise ce qu’elle feint de dénoncer. Par le truchement d’un tel document, ce qui appartient au domaine du fantasme entre tout à coup dans l’espace du possible. Rien à voir avec la fonction interpellante d’une œuvre d’art. Fascination inquiète plutôt. Obscure jouissance. Anesthésie de la pensée. Porte ouverte au pire.

Plus encore, cette projection prolonge la violence initiale en redoublant le premier viol - car c’en est un - d’une violence continuée. Quelle que soit l’intention, il s’agit de participation à distance, de complicité différée avec le sadisme du prince - mais sans atténuation par le passionnel. Que doit ressentir, en effet, le marchand si, après les coups, il se retrouve figé dans son supplice sur les écrans de la RTBF ? A-t-il donné son accord pour l’utilisation d’une image déjà volée ? Et ses proches ? Ne pas être sensible à cet aspect des choses manifeste une perte radicale des repères éthiques et déontologiques. Une confusion destructrice entre la mission d’informer et celle de flatter l’annonceur.