Le Royaume de Belgique et le Royaume de Dieu

Ces dernières années, la problématique communautaire a fait couler beaucoup d’encre. Mais pour nous, chrétiens à la base, que nous soyons Flamands, Wallons ou Bruxellois, notre première préoccupation est de veiller à ce que les pauvres et les opprimés accèdent pleinement à leurs droits.

Le Royaume de Belgique et le Royaume de Dieu
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Ces dernières années, la problématique communautaire a fait couler beaucoup d’encre. Mais pour nous, chrétiens à la base, que nous soyons Flamands, Wallons ou Bruxellois, notre première préoccupation est de veiller à ce que les pauvres et les opprimés accèdent pleinement à leurs droits. Aussi bien à l’autre bout du monde que dans notre propre pays. C’est avec ce critère que nous devons juger les situations existantes et les réformes proposées, aussi sur le plan communautaire. En termes de théologie de la libération, il s’agit de l’option pour les pauvres. Contre l’idéal du "monde" où chaque individu, chaque entreprise, chaque nation veut pousser ses bénéfices aussi haut que possible pour vaincre les concurrents, nous posons l’idéal de justice, de partage et de solidarité, idéal que la Bible désigne par "le Royaume de Dieu".

En ce qui concerne le communautaire, le nord et le sud de notre pays connaissent des sensibilités et des approches différentes qui se sont élaborées dans des histoires spécifiques. Du côté flamand, on part du principe de territorialité. La plupart des francophones insistent sur le droit des personnes. Tant que les deux parties se tiendront sans concession à ces points de départ, on ne pourra jamais arriver à un réglement institutionnel satisfaisant sur les frictions communautaires. Seule la voie d'une combinaison du meilleur des principes susmentionnés, un compromis où les deux parties font des concessions sur leurs points de départ, apportera une solution. Mais ce compromis lui aussi doit être jugé à l’aune des critères susmentionnés de justice, de partage et de solidarité. Des compromis et des règles institutionnelles sont nécessaires, mais ne fonctionneront jamais de manière satisfaisante dans la pratique s’ils ne sont pas portés par des vertus et des valeurs humaines comme l’ouverture, le respect de l’autre et la responsabilité. Cela inclut par exemple l’apprentissage de la langue de l’autre.

A vrai dire, c’est en quelque sorte des "hommes nouveaux" que nous sommes invités à devenir. Jean parle dans son évangile de "naître à nouveau". C’est l’inverse de se replier de manière crispée sur sa propre identité. Dans la bible, les mots "Peuple", "Thora" et "Terre" sont indissociables. On y lit que la terre appartient à Dieu, qu’elle est donnée au peuple d’Israël pour y faire la "Thora". C'est-à-dire faire la justice et offrir un espace à celui qui n’en a pas, symboliquement appelé "l’étranger, la veuve et l’orphelin". Dans la mesure où cela ne se produit pas, le droit sur la terre expire et le peuple perd son identité propre et son lien avec Dieu.

Bien qu’il s’agisse d’une question fédérale, la question de la réforme de l’Etat ne sera pas absente des prochaines élections régionales. L’impasse au sein du gouvernement fédéral au sujet de la question de la réforme de l’Etat a conduit à mener les pourparlers communautaires de communauté à communauté. Si cette décision persiste et que le centre de gravité se déplace vers les communautés, la Belgique change fondamentalement de caractère. L’Etat fédéral ne décidera plus de ce qui sera renvoyé aux régions et aux communautés, mais ce sont ces dernières qui décideront de ce qu’elles veulent encore faire ensemble et des moyens budgétaires qu’elles veulent y consacrer. L’ancrage structurel de la solidarité interrégionale est ainsi démantelé et dégradé en une forme de charité. Une relation de dépendance du faible face au fort vient remplacer le partage et la solidarité. A partir de notre pierre de touche évangélique, nous pouvons difficilement considérer cela comme un progrès.

Quand surgit ce mot de "solidarité", on doit toujours se demander : "solidarité avec qui?", "solidarité pour quoi?" Ainsi toutes les organisations patronales de notre pays ont signé en mars 2008 un "Pacte de solidarité" où l’accent est mis sur la responsabilisation financière des régions pour la politique qu’elles mènent. En termes cachés, n’est-ce pas une autre solidarité qui est ici attaquée, celle entre les personnes, indépendamment de la région où elles habitent en Belgique? Et c’est alors que viennent immanquablement sur le tapis les fameux "transferts". La responsabilisation financière peut aussi signifier que chaque région devra s’occuper de ses oignons et assurer le financement de sa propre sécurité sociale. Selon le Centum voor Sociaal Beleid (Université d’Anvers), cela ferait augmenter l’inégalité entre les personnes en Belgique. En Wallonie, cela conduirait à une forte progression de la pauvreté. En même temps, l’inégalité des revenus augmenterait, non seulement en Wallonie mais aussi en Flandre.

Dans toute l'histoire du mouvement ouvrier belge, la solidarité a été aussi bien un point de départ qu’un objectif. Un point de départ parce que sans solidarité, les conditions de vie et de travail de la population active et de leurs familles n’auraient jamais atteint le niveau de prospérité actuel. Mais également un objectif, parce que ce que nous avons atteint pour nous-mêmes, nous le souhaitons aussi pour toutes les personnes de la Terre. Dans cette tradition, il est impensable qu’une partie de la population défende une structure politique grâce à laquelle certains bénéficient d’une meilleure situation sur le dos des autres. Dans la Bible aussi, on fait appel à l’histoire du peuple pour regarder l’avenir et pour donner des directives pour le présent. Ainsi en Exode 23,9 : "Tu n’opprimeras pas l’émigré. Vous savez en effet ce qu’il en est d’être étranger, vous-mêmes avez été étrangers en Egypte" (Ex. 23,9). Pour notre temps et pour notre pays, nous pourrions paraphraser ainsi : "Tu ne peux pas améliorer ta situation en dégradant la situation d’autrui. Vous savez en effet ce qu’on ressent quand d’autres améliorent leur situation au détriment de la vôtre".

En tant que chrétiens flamands, wallons ou bruxellois, nous pouvons donc approuver sans réserve la pétition "Sauvons la Solidarité". Nous ne voulons pas qu’on érige de nouveaux murs entre des gens, entre des régions et entre des pays. Nous ne voulons pas que le principe de solidarité soit remplacé par ceux de concurrence et d’égoïsme.

Nous voulons pour chacun un salaire convenable pour le même travail, et que chacun puisse avoir droit au même soutien et à la même aide s’il perd son boulot, indépendamment de la langue que nous parlons ou de la région où nous habitons. Nous voulons que tous nos concitoyens aient le même droit à des conditions de travail et de vie saines et sûres, indépendamment du lieu où ils vivent ou travaillent. Nous voulons que chaque enfant ait les mêmes chances, indépendamment de la région où il est né. Nous voulons des soins de santé égaux et une pension décente pour toutes les personnes âgées, qu’elles vivent à Bruxelles, en Flandre ou en Wallonie. Bref, nous voulons la solidarité. Nous voulons pour les Wallons, les Flamands, les Bruxellois et tous les habitants du monde une vie humaine digne. C’est ainsi que nous avançons sur le chemin du "Royaume de Dieu".


Ignace Berten, théologien dominicain. Edouard Brion, du Mouvement Chrétien pour la Paix. Ward Ceyssens, Pastor KWB,...