Existe-t-il une évidence de gauche ?

Avoté". L’électeur a parlé, merci, à la prochaine fois. Quelles conclusions tirer d’un point de vue de gauche ? Le MR rate son (mauvais) coup et recule. Tant mieux. Le CDH consolide sa position chèvre-choutiste de droite.

Avoté". L’électeur a parlé, merci, à la prochaine fois. Quelles conclusions tirer d’un point de vue de gauche ? Le MR rate son (mauvais) coup et recule. Tant mieux. Le CDH consolide sa position chèvre-choutiste de droite. Pffff. Le Parti "socialiste" se la joue "Boudu sauvé des eaux", évitant une claque qu’il n’aurait pas volée au regard de ses renoncements idéologiques. Ecolo, quant à lui, confirme la victoire annoncée.

Cette lame de fond verte, s’étendant d’ailleurs à l’Europe, est un fait politique. L’écologie politique, fruit d’une histoire récente et d’une créativité de terrain, pose de bonnes questions, différemment, et a permis une très large prise de conscience face à l’urgence et aux enjeux écologiques. Potentiellement, elle est en outre force de rupture face aux logiques libérales qui saccagent la planète et menacent l’humanité. La question est de savoir si Ecolo, triomphant, voudra se saisir de l’occasion et peser de manière décisive (rêvons un peu : avec le PS ?) en faveur d’une telle rupture.

Passer au vert ? Chiche ! Mais sans remise en cause de l’économie libérale, le changement souhaité et nécessaire plus que jamais tournera vite au ravalement de façade et au constat : "Vous rêviez d’alternatives ? Reprenez un peu d’alternance." (1)

La campagne fut monopolisée par de petites phrases assassines et "révélations" montées en épingle. Cela pendant qu’enjeux politiques réels autour de la crise du capitalisme, conflits et drames sociaux en augmentation, méritent une analyse autrement plus importante(2).

L’agitation médiatique a souvent couvert un vide sur le fond. Interpellant. Mais cela ne doit pas masquer la responsabilité des acteurs : aucun des quatre partis de pouvoir, côté francophone, n’a avancé de projet de rupture réelle avec le système responsable de la crise économique, sociale, écologique. Les affiches électorales en ont été l’exemple emblématique. A l’exception notable d’Ecolo et d’un révolutionnaire "tout le monde aime papa", aucun contenu sur les affiches.

Elargissons le spectre d’analyse aux "petites listes" et reconnaissons qu’une attention médiatique supérieure leur fut accordée : Mais elles partaient de tellement bas Concentrons-nous sur les listes alternatives de gauche : une dissidence du PS sans rupture programmatique et qui, pour faire un "coup" médiatique, recycle le mari d’Anne-Marie Lizin, est-elle à considérer comme une alternative de gauche ? Nous ne le pensons pas. Tout comme une sortie des régionalistes du PS, un temps envisagée et qui aurait reçu (hélas ?) un réel écho au sein de certains secteurs, notamment syndicaux, n’apporterait pas beaucoup aux luttes sociales.

Reste alors la "gauche de gauche" partie en ordre dispersé (3). Et rebelote : en dépit de longues discussions, aucune unité n’a pu se réaliser (à l’exception d’une liste plurielle à Bruxelles). Nous n’évoquons pas ici une fusion des groupes existants, mais simplement un front ou un cartel électoral. Résultat : hormis le PTB doublant son score un peu partout et réalisant quelques percées, ce fut une bérézina de plus.

Quelle occasion manquée que cette désunion de petites chapelles restant invisibles, inaudibles, et ne récoltant que des miettes

Quelle dynamique unitaire proposer aux femmes et aux hommes de gauche en quête d’alternatives au capitalisme ? Le Parti communiste joua longtemps un rôle important d’aiguillon en Belgique par sa force politique et ses structures militantes. C’est cela dont la gauche a besoin, une force politique ouvrant des horizons à un électorat en déshérence (4) et appuyant militants syndicaux et militants de gauche au sein du PS, d’Ecolo ou même du CDH. Pour voir le jour, cette force ne doit pas forcément passer par une fusion des partis existants, les freins étant moins d’ordre programmatique que d’analyse de faits historiques et de querelles d’ego rédhibitoires.

L’échec des tentatives précédentes (Une Autre Gauche, plus anciennement Gauches Unies) pèse toujours, notamment à cause de la répression au sein des syndicats et de la déception des nombreux militants associatifs qui s’étaient impliqués. L’apparente perte de vitesse de l’altermondialisme en Europe plombe également l’imaginaire des contre-attaques possibles.

La création d’un nouveau parti n’est donc pas forcément la priorité, reposant les questions des structures et interrogeant leur pertinence dans un changement profond vers une société d’égalité, d’émancipation et de justice sociale.

Rappelons qu’Ecolo est né de la fusion de mouvements environnementalistes à la recherche d’un débouché politique. La première étape n’est-elle donc pas de reconstruire la gauche à la base, plutôt que par le haut ? Cette option nécessite une reconquête des esprits lobotomisés par des dizaines d’années de propagande pour le capitalisme. Elle exige aussi de soutenir les personnes, les actes, les luttes qui osent questionner sans cesse les orientations, les discours et les pratiques des structures sociales dans lesquelles ils évoluent.

Les multiples foyers de résistance à l’injustice, à la résignation, à la disparition progressive de l’esprit critique sont de nature à favoriser l’émergence d’une nouvelle force de gauche, fruit de la mise en réseau des microluttes, des voix qui contestent les décisions hiérarchiques ou d’appareil et qui demandent sans cesse l’adéquation entre paroles, principes et actes En bref, toutes ces personnes entretenant, parfois inconsciemment, l’esprit de la Résistance et l’espoir d’une gauche de gauche.

L’évidence de la gauche est cette capacité de contestation, d’exercice du libre-examen et de l’esprit critique dans un but d’émancipation. Elle est vivante, combative, chez ces utopistes refusant tout fatalisme, toute compromission avec les forces et les logiques de la droite au nom d’un pragmatisme dévoyé. C’est elle qu’il faut semer, cultiver, fortifier, partout et tout le temps, en se gardant bien de vouloir préalablement l’étiqueter et la canaliser. Ce qui n’enlève rien à l’urgence de son auto-organisation, afin d’être un jour - vite ! - capable de peser sur un échiquier politique bien plus préoccupé par la cogestion du capitalisme que par son dépassement.

(1) Voir Alternance sans alternative, sur ttp://ressort.domainepublic.net (2) Voir la carte blanche du front commun syndical, "Plus de 300 000 manifestants à travers l’Europe. Et alors ?" dans "Le Soir" du 27.05.09, p.17. (3) Voir Julien Dohet et Jean Faniel, "La gauche radicale toujours en quête d’unité", in La Revue nouvelle n°5/6 de mai-juin 2009, pp. 6-10. (4) Ce 7 juin 2009, nos concitoyens ont émis 442 613 votes blancs ou nuls et 746 021 ne se sont pas présentés aux bureaux de votes (environ 9% des électeurs).