Pas religieuse, la question du voile

Dans l’espace démocratique (mais que met-on sous ce nom ?), une obligation religieuse importée doit donner à réfléchir. Surtout s’il s’agit de protéger des valeurs aussi fondamentales que la neutralité du service public et l’égalité entre les sexes. Mais sont-elles menacées ? Le "voile" a-t-il ce pouvoir ? Ou s’agit-il du énième avatar de la peur sourde qui traverse nos sociétés en mal de repères ?

Anthropologue. Psychanalyste

Francis MARTENS

Dans l’espace démocratique (mais que met-on sous ce nom ?), une obligation religieuse importée doit donner à réfléchir. Surtout s’il s’agit de protéger des valeurs aussi fondamentales que la neutralité du service public et l’égalité entre les sexes. Mais sont-elles menacées ? Le "voile" a-t-il ce pouvoir ? Ou s’agit-il du énième avatar de la peur sourde qui traverse nos sociétés en mal de repères ? De cette mauvaise conseillère qui excelle à s’accrocher à tout danger plus emblématique que réel, pour réclamer encore moins de risque, toujours plus de contrôle. Il ne manque jamais à ce niveau de tribun prêt à se saisir de n’importe quoi (par exemple, en matière de récidive d’abus sexuel) pour assurer une réélection. Ceci, quelle que soit la mise à mal des principes de droit qui nous protègent. En réalité, nous sommes plus menacés par les lois anti-terroristes que par le terrorisme lui-même. Ainsi en va-t-il d’un projet de viol programmé des courriels de tout un chacun, au nom de la dangerosité éventuelle "à venir" de l’un ou de l’autre.

En fait, le bout d’étoffe paré par nos soins d’un lourd symbolisme s’avère dans son usage réel parfaitement polyphonique. Ses facettes sont multiples. Aussi multiples que les origines et les contraintes communautaires, les styles et les modes d’autorité familiale, les positionnements et les paradoxes de l’adolescence, le rapport tranquille ou tourmenté à la féminité, les vicissitudes et les crispations de la condition masculine. Ce qui est clair c’est que, même contraignant, le voile n’est pas automatiquement signe de soumission. Il est d’abord l’écho d’un autre espace culturel - lui-même menacé - importé jadis en même temps que la force musculaire des travailleurs immigrés. Il témoigne certes d’une solution boiteuse du rapport problématique entre les hommes et les femmes. Plus précisément, d’un mode patriarcal dont nous-mêmes peinons à nous extraire. Faut-il s’appesantir sur les péripéties pas si lointaines de l’autorité maritale, du devoir conjugal, du droit de vote ? Sur le découplage encore insolite de la sexualité et de la procréation. Il n’y a pas si longtemps, il était impensable pour une citadine de sortir "en cheveux", tout comme il était impossible à une villageoise de quitter sa ferme sans fichu - et pas seulement par coquetterie.

Confrontée à des ébranlements de fond, comme la redéfinition de l’identité masculine, l’implantation de rituels venus d’ailleurs, notre culture tend à ressortir ses drapeaux. Le voile, comme un coup dans l’œil, peut surgir comme le retour de notre propre refoulé. D’autant plus que l’immigré, de spécialiste exotique et soumis des basses besognes, s’est transformé subrepticement en concurrent à part entière - voire même en beau-frère. Rien de tel pour nourrir la xénophobie. C’est précisément quand les juifs ont commencé à s’assimiler qu’il a fallu songer, crise aidant, à quelque solution définitive.

Mais l’identité des "allochtones" est elle-même en souffrance. Tout immigré est d’abord un émigré. Il ne peut laisser qu’au prix d’une perte le champ à d’autres possibilités. Or comment consentir à ce deuil si soi-même on se sent réduit à rien ? Précarisés dans leur société d’origine, destitués dans leur lieu d’arrivée, dépourvus de clefs pour cet environnement, ravalés en son sein à un poids de muscles, les pères n’ont pu transmettre souvent que des bribes - vivant leur exil dans la honte plutôt que la fierté du choix assumé. Les fils s’en sont trouvés mal. Les filles un peu moins. Mais aujourd’hui, nombreux relèvent la tête. A la faveur du vacillement des repères, du recours à la religion comme ultime balise, beaucoup renouent avec une culture occultée par l’émigration. Si on ne les y fige au gré de nos propres crispations, il y va d’un prélude obligé à l’enrichissement par d’autres valeurs. L’issue heureuse ne peut donc être que métissée : gardant sa part d’altérité pour déboucher sur ce qui a nom "intégration" - par opposition à servitude, repli, assimilation.

L’ironie veut qu’au moment où émergent des rapports d’égalité entre les sexes, des créatures nées sous nos cieux aient l’impudence de se voiler ! Pourtant, il y a moins d’antagonisme qu’il ne paraît entre cette attitude et leur affranchissement. Le voile peut aller de pair avec la reconquête d’une identité bafouée, laissant ouverte en un second temps la question de son adoption ou de son abandon. En tout état de cause, il est délicat de vouloir le bonheur de quelqu’un à sa place. D’autant plus que l’état des lieux semble plus sombre que l’inusable "Je veux ton bien, je l’aurai". Car comment se fait-il qu’on puisse surcharger le voile au point de s’imaginer protéger les femmes, la laïcité, la démocratie, en renvoyant de l’école une petite fille portant foulard ? Pire encore : qu’on veuille couler tout cela dans une loi.

Ce voile-là, cousu de toutes pièces, cache sans doute la forêt. Car du point de vue de l’ordre public et constitutionnel, où est le problème ? Dans notre pays, la coutume comme les règles interdisent de se promener masqué. Voilà qui règle déjà le sort de la burqa. Dans nos écoles, les cours de sciences et de gymnastique sont obligatoires. Esquiver Darwin ou le prof de gym expose donc à ne pas réussir son année. Là aussi, il suffit d’observer le règlement - en imaginant quand il le faut, sans rien céder sur l’essentiel, des formules qui tiennent compte de la spécificité de l’autre. C’est l’âme même de toute pédagogie. Tout autre chose est de promulguer un texte législatif pour se protéger d’un brin de tissu qui jusqu’à hier n’offensait ni la foi ni les mœurs.

L’emballement de la pulsion légiférante devrait nous inquiéter. En effet, si l’on veut s’imaginer l’antisémitisme diffus des années trente, il suffit de prendre conscience de la suspicion machinale pesant désormais sur tout musulman et, par extension, sur tout arabophone. L’équation populiste "arabe-islamiste-terroriste" n’est en fait que la partie émergée de l’iceberg. Plus profondément, le citoyen garanti d’origine commence à réaliser que l’étranger qui portait ses paquets est devenu lui-même citoyen, que l’immigrée qui rasait les murs a trouvé l’audace - en se voilant - de dévoiler sa propre altérité. Péril en la demeure ! Vite, sauvons les femmes !

La "question du voile" n’est sans doute aujourd’hui que la version politiquement correcte du racisme le plus ordinaire.

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