Thermomètre ou médicament ?

Eveline Charmeux, dans son révolutionnaire "L’orthographe à l’école" (1979), expliquait qu’il existe deux grandes catégories d’activités autour du savoir-écrire : les activités "thermomètre" et les activités "médicament".

Benoît Wautelet

Eveline Charmeux, dans son révolutionnaire "L’orthographe à l’école" (1979), expliquait qu’il existe deux grandes catégories d’activités autour du savoir-écrire : les activités "thermomètre" et les activités "médicament". Les premières servent à l’enseignant à mesurer le niveau, à élaborer des ateliers vers lesquels orienter les enfants; les secondes servent à remédier aux maux diagnostiqués, à pallier les manquements, les matières non encore transférées.

Il va de soi que, dans toute phase d’apprentissage, ce sont les médicaments qu’il faut privilégier. Par la suite, on évaluera leurs effets avec des thermomètres. Les dictées sont bien entendu à ranger dans les thermomètres. Or, pour beaucoup d’enfants, cela reste bien souvent la seule activité de savoir-écrire qu’on leur propose. Ne généralisons pas, mais en analysant les sujets de stage de mes étudiants depuis quatre ans, il ressort que plus de 75 pour cent d’entre eux ont eu, sur leurs trois années de formation, au moins une dictée à pratiquer en stage.

Inquiétant à plus d’un titre. Premièrement, les dictées constituent des situations passives d’écriture. En effet, l’enfant doit écrire ce qu’on lui dicte de quelqu’un qui a écrit, pensé à sa place (l’auteur du texte). Il s’agit là plus d’une situation de savoir-écouter et de mémorisation visuelle que d’un véritable travail complexe d’écriture. En outre, la dictée ne travaille aucunement l’imagination ni le vocabulaire. C’est un leurre de penser que les enfants apprennent du vocabulaire en rédigeant des dictées. Ensuite, dicter un texte, cela prend du temps. Et ce temps est pris (volé ?) à des apprentissages concrets. Les deux ou trois heures hebdomadaires consacrées à la dictée et à sa préparation prennent la place d’un réel apprentissage de l’orthographe et du savoir-écrire.

Une fois qu’on a utilisé les heures dévolues à la sacro-sainte dictée, on n’a plus de temps à consacrer à l’orthographe, il faut passer à autre chose. Enfin, la dictée donne une vision faussée et incomplète de l’écriture. Elle offre une image laborieuse et répétitive, figée d’une activité qui est diversifiée au possible dans la réalité, qui n’est pas obligatoirement utilitaire.

Comme les textes fades de certains manuels ne donnent pas l’envie de lire aux enfants, écrire des dictées risque peu de les motiver à prendre la plume (ou le clavier). Au contraire, on véhicule des stéréotypes scolaires vieux de plus d’un siècle. Certes, la dictée se justifiait au début du XXe siècle, lorsque ceux qui avaient appris à écrire étaient les écrivains publics de l’époque. Les choses ont évolué depuis lors, mais l’impression reste que les dictées sont bel et bien restées, sont plus ancrées (et encrées) que jamais dans l’inconscient collectif scolaire (tant chez les parents que chez les enseignants et les enfants qui sont parfois demandeurs de telles pratiques !).

Cependant, réalisée parcimonieusement avec une véritable valeur de thermomètre, la dictée peut être utile (de temps en temps) et véhiculer un message positif : dicter un même texte trois fois sur l’année et, après avoir travaillé différentes difficultés grammaticales présentes dans le texte, comparer avec les enfants leur évolution permet de montrer concrètement les progrès. Si les dictées ne sont pas pertinentes comme médicaments (à la limite, ce sont des placébos orthographiques), par quoi les remplacer ? La question est souvent et légitimement posée. La réponse va de soi : plutôt que de proposer des dictées, faisons écrire les enfants par eux-mêmes. Tout simplement.