Du "flic Léonard" au Grand-Chancelier

L’épithète “catholique” des universités de Leuven et Louvain doit passer à la trappe mais pas le grand chancelier. Ta réputation conservatrice pourrait contribuer à désenclaver l’intelligentsia musulmane. Une opinion de Philippe VAN PARIJS, professeur à l'Université de Louvain.

Du "flic Léonard" au Grand-Chancelier
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Cher André,

Nos deux universités célèbrent aujourd’hui leur fête patronale, pour la première fois en sachant que tu deviens leur grand chancelier. J’ai des raisons particulières de joindre mes félicitations aux leurs.

En premier lieu, pour le petit institut supérieur de philosophie fondé par Désiré Mercier, c'est un motif légitime de fierté de fournir ainsi, pour la deuxième fois en un siècle, le primat de l’Eglise de Belgique. Avant que tu ne deviennes évêque de Namur et moi responsable de la chaire Hoover, nous y avons été voisins de bureau. J'ai même eu le privilège de commencer mon enseignement à l’UCL comme suppléant d’un cours dont le recteur Massaux t’avait déchargé pour te permettre d’assurer la direction du séminaire Saint Paul — avant de m’en décharger à mon tour, ayant jugé trop subversif le contenu que je lui donnais.

En deuxième lieu, je tiens à saluer en toi quelqu’un qui n’a pas choisi d’afficher certaines convictions pour arriver là où il est aujourd’hui, mais qui est au contraire arrivé là où il est aujourd’hui en raison — mais aussi en dépit — de convictions qu'il affiche parce qu'elles sont les siennes et qu’il estime ne pas devoir les cacher. J’apprécie et j'admire ceux qui osent braver l’oppression de la pensée unique et tenir publiquement des propos dont il est de bon ton autour d'eux de se gausser ou de s'indigner. Tu étais déjà ainsi fait lorsque je t'ai rencontré pour la première fois, en 1972. Notre institut se trouvait encore à la Kardinaal Mercierplein de Leuven. Tu y étais mandataire FNRS et moi étudiant, et nous participions à une assemblée sur le point d'approuver à une majorité écrasante le déclenchement d'une grève des cours. Un seul participant s'était levé pour s'opposer à la motion: celui que le président de séance appela "le flic Léonard" en le priant de quitter la salle. Ultérieurement, il est arrivé que cette attitude fasse de nous des alliés. Je me souviens ainsi d’une réunion du cons

conseil de notre Institut, désormais logé à la Place Cardinal Mercier de Louvain-la-Neuve, où nous étions les deux seuls à plaider pour le principe de l'évaluation des enseignants par les étudiants. Et lors d'un colloque organisé en 1996 par la chaire Hoover, je t'ai entendu défendre l'altermondialisme militant de Riccardo Petrella contre ceux qui le jugeaient excessif.

Après avoir été le "flic Léonard", le collègue André, l'évêque André-Mutien, te voilà donc devenu grand chancelier de deux universités qui ont bien changé depuis Mercier. D'abord, elles ont cessé d'appartenir à l'Eglise catholique. Cela fait belle lurette que ce n'est plus l'Eglise qui finance l'université par ses collectes, mais les universités qui financent l'Eglise à travers ses Facultés de théologie. Et c'en est bien fini de la soumission à l'autorité de l'Eglise. Tu dois te souvenir par exemple du courageux discours du recteur De Somer lors de la visite de Jean-Paul II à Leuven en 1985, ou encore de la manière dont l'UCL a déjoué l'ultime tentative faite par son pouvoir organisateur, en 1992, pour bloquer la nomination d'un professeur. Aboutissement logique: dans les structures approuvées par les organes décisionnels des quatre institutions destinées à former prochainement l'UCLouvain, le pouvoir organisateur disparaît complètement, et par là le dernier vestige d'une subordination formelle de l'UCL aux évêques. A la K.U.Leuven, l'évolution s'est faite dans le même sens et a commencé plus tôt.

On pourrait dès lors comprendre que tu puisses souhaiter que l'on cesse d'appeler "catholiques" des universités qui ont cessé de l'être. Les réactions à l'appel "ULouvain" d'octobre 2008 (www.uclouvain.be/238857) permettent de prédire que pareil souhait serait accueilli à l'UCL avec beaucoup plus de gratitude, d'enthousiasme même, que de regrets. Et je doute que le succès du slogan "K voor Kwaliteit" suffise à rendre l'accueil très différent à la K.U.Leuven.

Beaucoup de mes collègues estiment du reste que ce n'est pas seulement l'épithète "catholique" qui doit passer à la trappe, mais le grand chancelier lui-même. Ce n'est pas mon avis, pour trois raisons. D'abord, il nous faut rester fidèles à ce qu'il y a de précieux dans notre tradition spécifique, et l'un ou l'autre rappel symbolique n'est dès lors pas inutile. Attribuer à l'archevêque de Malines-Bruxelles la fonction protocolaire de grandchancelier de nos deux universités en est un, qui a l'avantage d'être moins encombrant que le maintien dans le nom de notre université d'une épithète devenue mensongère.

Ensuite, le destin de nos deux universités restera inévitablement lié. Nous ne ferons jamais comprendre à l'étranger que the University of Louvain is not the University in Louvain. En outre, les relations entre nos deux universités sont aujourd'hui plus cordiales qu'elles ne l'ont jamais été depuis le début de leur dissociation il y a cinquante ans. Le maintien d'un granchancelier commun à nos deux universités est une manière de manifester cet important lien et de l'affermir.

Enfin, le grand chancelier joue, depuis Mercier me dit-on, un rôle précieux de protection de la liberté académique de nos théologiens contre les velléités d'interférences romaines. Si grande soit ta connivence avec le pape actuel, je suis sûr que tu auras à cœur de continuer à jouer ce rôle. Dans ce domaine, on peut peut-être même attendre de toi plus d'audace que de tes prédécesseurs.

La communauté musulmane est aujourd'hui la deuxième communauté religieuse de pays. Elle est même devenue la première dans sa capitale. Où l'intelligentsia musulmane peut-elle espérer trouver la sympathie critique et l’environnement intellectuel exigeant dont la pensée théologique, comme toute autre, a besoin? Dans nos deux universités, bien entendu. N'est-il pas extravagant d'attendre de toi pareille ouverture ? Peut-être pas. C'est à sa réputation conservatrice que Richard Nixon doit d'avoir pu se permettre de désenclaver la République populaire de Chine. La tienne pourrait te permettre de contribuer à faire de même pour l’intelligentsia musulmane de Belgique.

En tout cas, je suis sûr que tu te montreras différent de la caricature qui est parfois faite de toi. Les années qui viennent promettent d’être intéressantes.

Bonne chance, grand chancelier.

(Titre et sous-titre sont de la rédaction)