L’économie doit changer

Benoît XVI deviendrait-il un grand communicateur ? En tous cas, son encyclique "l’amour dans la vérité" (Caritas in veritate), dont nous fêtons les six mois (elle a paru le 29 juin 2009), a été épargnée par les complaintes des fameux "chrétiens de base" bouffeurs de pape, qui ont pourtant dû s’étrangler qu’il "ose" prononcer le mot "vérité". Une opinion de J.-F. NANDRIN, Criminologue et enseignant.

Criminologue et enseignant
L’économie doit changer
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J.-F. NANDRIN

Benoît XVI deviendrait-il un grand communicateur ? En tous cas, son encyclique "l’amour dans la vérité" (Caritas in veritate), dont nous fêtons les six mois (elle a paru le 29 juin 2009), a été épargnée par les complaintes des fameux "chrétiens de base" bouffeurs de pape, qui ont pourtant dû s’étrangler qu’il "ose" prononcer le mot "vérité". Bénéfice d’une publication à la veille des vacances ? A vrai dire, le 29 juin est la fête des saints Pierre et Paul : Benoît XVI est communicateur à son insu.

Il eût pourtant été juste que cette encyclique consacrée au développement et, largement, à la crise économique, fasse l’objet d’éloges et de publications. Est-ce l’occasion de rappeler la vieille formule "à qui profite le crime" ? Car s’il est toujours politiquement bon de se gonfler comme la grenouille et de se montrer chevalier blanc à l’occasion d’une affaire consensuelle (comme celle du préservatif), il est tout aussi prudent de se taire dans toutes les langues et de laisser passer le souffle du boulet quand le même pape démantèle notre système économique. Faudrait pas scier la branche sur laquelle on est assis.

Il faut que "la finance en tant que telle, avec ses structures et ses modalités, soit renouvelée après le mauvais usage qui en a été fait et qui a eu des conséquences néfastes sur l’économie réelle, qu’elle redevienne un instrument visant à une meilleure production de richesses et au développement. Les opérateurs financiers doivent redécouvrir le fondement véritablement éthique de leur activité".

La crise pourrait (faut-il écrire : aurait pu ?) obliger à imaginer de nouvelles règles et de nouvelles formes d’engagement. Elle devient une occasion de discernement pour élaborer de nouveaux projets. Les pouvoirs publics sont eux-mêmes directement impliqués dans la correction des erreurs et des dysfonctionnements.

L’Eglise catholique n’a bien sûr "pas de solutions économiques techniques à offrir". Elle a toutefois une mission de vérité à remplir, en faveur d’une société à la mesure de l’homme, de sa dignité et de sa vocation. "L’amour des autres" a une expression immédiate dans la doctrine sociale, et sa pertinence est vérifiée par une réflexion éclairée par la vérité. Dépourvu de cette vérité, l’amour bascule dans le sentimentalisme et on réduit la religion à "un réservoir de bons sentiments, utiles pour la coexistence sociale, mais n’ayant qu’une incidence marginale". Le développement, le bien-être social, la recherche d’une solution aux graves problèmes socio-économiques qui affligent l’humanité, ont besoin de cette vérité.

Mais quelle est cette vérité ? Il s’agit de la vision exacte de l’Homme. Le christianisme, religion du "Dieu qui possède un visage humain", a la particularité d’affirmer et de justifier la valeur inconditionnelle de la personne humaine. Il n’est certes pas le seul à l’affirmer, mais lui aussi le fait et il a le devoir de le dire haut et fort.

Une société ne peut "avoir des bases solides si, tout en affirmant des valeurs comme la dignité de la personne, la justice et la paix, elle se contredit radicalement en acceptant et en tolérant les formes les plus diverses de mépris et de violation de la vie humaine, surtout si elle est faible et marginalisée". L’engagement en faveur du développement dans une société en voie de mondialisation doit viser la justice (qui amène au fond à donner à l’autre ce qui est simplement sien) et le bien commun. La justice est ainsi la première voie de la charité, son minimum.

L’encyclique est l’occasion d’une mise en garde (qui peut s’entendre du point de vue économique entre autres) contre l’idéologie technocratique, tout en affirmant clairement les valeurs de la raison et de la science. Considérée en elle-même, isolée d’un sens, la technique est ambivalente. Laissées à leurs seules valeurs, les constructions économiques ont ainsi abouti à un drame. En 1967, Paul VI observait déjà que les causes du sous-développement ne sont pas d’abord d’ordre matériel mais tout d’abord dans la volonté, qui se désintéresse souvent des devoirs de la solidarité ; et en second lieu, dans la pensée qui ne parvient pas toujours à orienter convenablement le vouloir. Mais il observait également une cause encore plus profonde que le déficit de réflexion au sous-développement : "le manque de fraternité entre les hommes et entre les peuples".(1)

Le développement, c’est faire sortir les peuples de la faim, de la misère, des maladies endémiques et de l’analphabétisme ; leur donner une participation active, dans des conditions de parité, à la vie économique internationale; leur permettre une évolution vers des sociétés instruites et solidaires, vers la consolidation de régimes démocratiques capables d’assurer la paix et la liberté.

"Les peuples de la faim interpellent aujourd’hui de façon dramatique les peuples de l’opulence" : le constat de Paul VI reste pertinent 43 ans après.

Le marché est soumis aux principes de la justice commutative, qui règle les rapports du donner et du recevoir entre égaux. Mais la doctrine sociale de l’Église n’a jamais cessé de mettre en évidence l’importance de la justice distributive et de la justice sociale pour l’économie de marché elle-même, non seulement parce qu’elle est insérée dans les maillons d’un contexte social et politique plus vaste, mais aussi à cause de la trame des relations dans lesquelles elle se réalise. Toute décision économique a une conséquence de caractère moral.

Il n’y a pas, côte à côte, et s’ignorant, l’intelligence et l’amour: il y a l’amour riche d’intelligence et l’intelligence pleine d’amour. Pour fonctionner correctement, l’économie a besoin de l’éthique; non pas d’une éthique quelconque, mais d’une éthique amie de la personne.

Il serait étonnant que ce message de l’Eglise, répété d’ailleurs depuis plus d’un siècle sous sa forme moderne, fasse la "une" car, qu’il faille remettre en cause notre partage des richesses et notre mode de vie, qui a envie de l’entendre ? Ainsi découvre-t-on que le courage parlementaire et l’honnêteté des critiques sont à géométrie variable, en fonction des intérêts personnels.

(1) Encyclique "Populorum progressio", n° 66 (mars 1967).