Un autre monde en gestation

Ce début du XXIe siècle est une période à la fois passionnante et inquiétante. Passionnante parce que, depuis 1990, nous assistons à une évolution importante de la situation géopolitique mondiale; inquiétante parce que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, tous les Terriens font face aujourd’hui à un ennemi commun : le dérèglement climatique. Une opinion de Francis Briquemont, Lieutenant général.

Un autre monde en gestation
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Ce début du XXIe siècle est une période à la fois passionnante et inquiétante. Passionnante parce que, depuis 1990, nous assistons à une évolution importante de la situation géopolitique mondiale; inquiétante parce que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, tous les Terriens font face aujourd’hui à un ennemi commun : le dérèglement climatique. Or ce dérèglement, quels qu’en soient les responsables, ne pourra être "corrigé" ou "limité" que par une action commune de tous les Etats de la planète. Cette prise de conscience qu’il faut faire quelque chose pour "sauver" notre Terre va donc de pair avec un bouleversement du cadre géopolitique mondial, bouleversement qui s’est accéléré avec la crise financière et économique qui a secoué le monde il y a deux ans.

Depuis vingt ans en effet, nous avons vécu, pêle-mêle, l’effondrement de l’URSS et du système communiste; la multiplication des conflits intraétatiques; la période, très courte en fait, de l’hégémonie totale américaine qui s’est achevée en Irak et aujourd’hui en Afghanistan; le développement d’un terrorisme "mondial" initié par un mouvement islamique radical; la fin d’un capitalisme financier sans frein et celle d’un système économique qui "s’autorégulerait"; l’émergence de futures grandes puissances économiques et militaires (Chine, Inde, Brésil, etc.); et en ce qui nous concerne particulièrement, la disparition progressive d’une certaine idée de l’Europe. Un certain ordre politique mondial s’effondre et la planète est en danger. Quel autre monde émergera demain de tous ces soubresauts ?

Il ne faut pas être grand stratège pour constater que, déjà, le centre de gravité géopolitique du monde se trouve à l’Est de l’Asie dans le quadrilatère Chine, Inde, Indonésie, Japon, où se trouve d’ailleurs plus de la moitié de la population mondiale. Dans cet autre monde en gestation, deux puissances jouent un rôle majeur : les Etats-Unis (puissance maritime) et la Chine (puissance continentale). Les "fondamentaux" de la stratégie évoluent peu !

Les Etats-Unis resteront, un certain temps encore, la première puissance économique et (surtout) militaire du monde. Il semble cependant que B. Obama ait compris que l’ère du leadership absolu américain est révolue. La période des slogans du type "ce qui est bon pour les Etats-Unis est bon pour le monde" ou encore "celui qui n’est pas d’accord avec nous est contre nous" est terminée. B. Obama n’est pas prêt bien sûr - l’angélisme en stratégie n’existe pas - à renoncer au rôle essentiel que jouent les Etats-Unis dans l’équilibre mondial et à la défense des intérêts vitaux de son pays. Sa politique étrangère, un an après son élection, est d’ailleurs marquée davantage par la continuité que par une rupture avec la politique de G. W. Bush que ce soit en Afghanistan, au Moyen-Orient ou encore dans la lutte contre le terrorisme international qui se transforme peu à peu aux Etats-Unis en obsession sécuritaire.

Il est très probable que dans les années qui viennent on parlera beaucoup plus du dialogue "transpacifique" que du dialogue "transatlantique". Au sommet de Copenhague en décembre dernier, au grand désappointement des dirigeants européens qui n’ont pas encore compris que politiquement ils ne représenteront plus grand-chose dans le monde futur s’ils continuent à ignorer que la "grandeur" de chaque Etat de l’UE dépendra dorénavant de celle de l’UE, il est apparu que la politique de lutte contre le dérèglement climatique découlera d’abord d’un accord initial entre la Chine et les Etats-Unis.

En fait, tout conflit militaire entre ces deux Etats n’ayant aucun objectif crédible, Etats-Unis et Chine sont condamnés à devenir des "alliés objectifs" non seulement dans la lutte pour la sauvegarde de la planète mais aussi dans les domaines économique, financier, monétaire et, bien sûr, dans celui de la sécurité collective du monde. Certains n’évoquent-ils pas déjà la constitution de fait d’un G2 coiffant plus ou moins tous les autres "G" : G7, G8, G20, G77...; le G20 préfigurant sans doute le conseil de sécurité de demain. C’est autour de ce G2 que le reste du monde va sans doute s’articuler.

En Asie, le Japon se rapprochera de plus en plus de la Chine en essayant de réduire sa dépendance militaire vis-à-vis des Etats-Unis. Il sera intéressant de suivre les luttes d’influence entre la Chine, l’Inde, la Russie - sans oublier les Etats-Unis et l’UE - dans la partie ouest de l’Asie (Iran, Afghanistan, Irak, Pakistan) pour le contrôle "partagé" des ressources énergétiques (gaz, pétrole).

En marge de ce dialogue transpacifique, on va retrouver un ensemble Amérique du Sud qui, sous la houlette du Brésil, cherchera à s’affranchir de la tutelle économique et militaire des Etats-Unis et à se rapprocher davantage de l’UE.

Comment évoquer le rôle de l’UE dans ce nouveau monde en gestation ? L’UE est souvent décrite comme un "géant" économique mais un "nain" politique - la réunion de Copenhague en est la dernière illustration - parce que la plupart des dirigeants politiques européens ne parviennent pas à transcender un nationalisme, voire un régionalisme désuet. Depuis l’effondrement de l’URSS, on peut même affirmer que si les responsables européens ont fait progresser l’UE dans le domaine économique, ils ont à peu près tout raté sur le plan politique, et ce n’est pas le traité de Lisbonne, approuvé après de longues années de palabres, qui changera beaucoup la situation de faiblesse politique chronique de l’UE. Face aux Etats-Unis et aux géants de demain, Chine, Inde, Brésil, Russie, l’UE apparaîtra de plus en plus comme un ensemble hétéroclite de "petits" Etats dont les dirigeants sont incapables de penser à l’échelon européen. N’ont-ils d’ailleurs pas peur du mot "Europe" quand on voit que tout ce qui pouvait évoquer la "notion" Europe pour le citoyen européen a été tout simplement rayé du traité de Lisbonne. L’UE sur le plan politique est un mollusque, c’est-à-dire "un animal invertébré au corps mou" ("Petit Robert"), parce que sans frontières (on élargit sans cesse sans rien approfondir), donc sans stratégie politique commune possible et, par conséquent, militairement impotente.

Il y a vingt ans, les Européens n’ont pu s’affirmer en tant que tels. Ils se sont dilués dans une Alliance atlantique qui n’avait plus de raison d’être telle qu’elle avait été imaginée, en 1949. L’Otan reste et restera dominée par les Etats-Unis d’autant plus que les Européens sont souvent divisés face à la stratégie de ceux-ci. L’Europe politique et militaire me fait penser à un musée des "grandeurs surannées" où on aime commémorer les hauts faits du passé alors que ses responsables auraient dû depuis longtemps définir un objectif commun pour les Européens de demain, c’est-à-dire bâtir les "Etats-Unis d’Europe". Nous en sommes loin aujourd’hui où chacun a de plus en plus tendance à revendiquer son identité nationale ou régionale. A. Maalouf nous a pourtant mis en garde contre les "identités meurtrières" !

Bref, si l’UE continue sur la voie qu’elle suit aujourd’hui, il ne fait aucun doute que son rôle et son influence dans le monde diminueront de plus en plus dans les prochaines décennies.

Cette perte d’influence, on peut déjà la mesurer en Afrique où l’évolution est malaisée à prévoir. Les Etats africains, à partir de l’Union africaine, pourront-ils créer une dynamique propre de développement politique et économique ou bien deviendront-ils une zone d’affrontement pour les "géants" de ce monde désireux de s’approprier leurs matières premières et même des parties de leurs sols.

Remise en cause de l’équilibre politique mondial; danger de voir la planète se "dérégler" sous le poids des activités humaines; telles sont les perspectives pour les prochaines décennies. Verrons-nous émerger non plus des hommes d’Etat mais des "sages de la Terre" capables de se hisser à la hauteur des enjeux ? Au moment où la Chine est appelée à jouer un rôle majeur au cours de ce siècle, on doit souhaiter que de nouveaux Confucius se glissent parmi les futurs dirigeants de notre Terre