Déni de justice au Sénégal

Il y a dix ans, je me trouvais au Sénégal avec Samuel Togoto et Sabadet Totodet, deux victimes tchadiennes d’actes de torture subis durant la dictature d’Hissène Habré. Une opinion de Reed Brody, conseiller juridique et porte-parole de Human Rights Watch.

Déni de justice au Sénégal
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Il y a dix ans, je me trouvais au Sénégal avec Samuel Togoto et Sabadet Totodet, deux victimes tchadiennes d’actes de torture subis durant la dictature d’Hissène Habré. Au lendemain de sa chute en 1990, l’ancien président du Tchad avait trouvé refuge à Dakar, capitale sénégalaise, mais, inspirées par l’arrestation à Londres de l’ancien homme fort du Chili Augusto Pinochet, ses victimes avaient également cherché à agir afin que justice leur soit rendue.

Togoto boitait terriblement suite aux multiples séances d’"arbatachar", méthode de torture très répandue au sein de la police politique d’Hissène Habré qui consistait à lier les quatre membres dans le dos, de manière à couper la circulation sanguine et à provoquer rapidement la paralysie.

Totodet était encore traumatisé par la corvée qui lui était imposée en prison: en tant que "fossoyeur", il avait dû jeter les cadavres de centaines de ses codétenus décédés dans des fosses communes.

Mais l’un et l’autre étaient dignes et se sentaient pleins d’espoir en livrant leurs témoignages à un jeune juge sénégalais. Ils étaient fous de joie lorsque, le 3 février 2000, le juge a inculpé Habré pour actes de torture et crimes contre l’humanité.

Aujourd’hui, dix ans plus tard, Togoto et Totodet sont morts et le Sénégal n’a toujours pas organisé le procès d’Hissène Habré.

Peu après l’inculpation du dictateur tchadien, une réunion du Conseil supérieur de la magistrature sénégalaise déboucha sur la mutation du juge qui avait inculpé Habré et donc son dessaisissement du dossier. A plusieurs reprises, le nouveau président du Sénégal, Abdoulaye Wade, déclara publiquement qu’Habré ne serait jamais jugé au Sénégal. Togoto et Totodet n’ont pas abandonné, malgré tout. Avec d’autres victimes, dont certaines réfugiées en Belgique, ils ont porté plainte contre Habré devant la justice belge en vertu de la célèbre loi de "compétence universelle". Un juge belge s’est rendu au Tchad. Accompagné d’une équipe de police, il a visité les anciennes prisons d’Habré et les fosses communes. Les témoins se sont bousculés pour faire part de leur calvaire.

En 2001, je suis tombé par hasard sur les archives abandonnées de la Gestapo personnelle de Habré, la redoutée Direction de la documentation et de la sécurité (DDS). Des dizaines de milliers de documents éparpillés à même le sol détaillaient comment Habré avait placé la DDS sous son contrôle direct pour persécuter des groupes ethniques rivaux et organiser la répression des opposants politiques. Un rapport publié cette semaine par le Groupe d’analyse des données de droits humains, créé par l’organisation californienne Benetech, établit qu’il existait "une communication claire et un pouvoir de commandement" entre Habré et la DDS. Il a été établi qu’Habré a reçu 1 265 communications directes provenant de la DDS à propos du statut de 898 détenus. Les documents listent 1 208 décès de prisonniers, confirmant ce que les victimes m’avaient dit - toute personne se retrouvant dans l’une des prisons d’Habré, dont celle dans l’enceinte présidentielle, n’avait que peu de chances d’en ressortir vivante.

Sabadet Totodet, dont la vie fut ruinée par des années de prison, est mort ravagé par l’alcool en 2002. Samuel Togoto est mort de la gangrène en 2004, une conséquence directe des tortures qu’il a subies. Mais d’autres rescapés continuent la lutte.

En 2005, le juge belge a émis un mandat d’arrêt international à l’encontre de l’ancien Président tchadien, et la Belgique a demandé son extradition. Le président Wade a [dit] déclaré en 2001 que "si un pays capable d’organiser un procès équitable - on parle de la Belgique - le veut, je n’y verrai aucun obstacle", mais plutôt que d’accorder l’extradition d’Habré, il a renvoyé l’affaire à l’Union africaine. Finalement, en juillet 2006, l’Union africaine a demandé au Sénégal de juger Hissène Habré "au nom de l’Afrique", ce que le président Wade a solennellement accepté.

Trois ans et demi plus tard, le Sénégal n’a même pas commencé à préparer le procès. Habré aurait utilisé une partie de ses millions dérobés aux caisses de l’Etat tchadien pour se tisser un réseau de protections au Sénégal. Le président Wade affirme qu’aucune action ne sera entreprise avant que le Sénégal n’ait reçu 27 millions d’euros de la communauté internationale pour couvrir les frais anticipés [ou: estimés] du procès, et a menacé d’expulser Habré si ces fonds n’étaient pas transférés rapidement. L’Union européenne et la Belgique, tout comme la France, les Pays-Bas et la Suisse, ont déclaré qu’ils étaient prêts à financer le procès, à condition que le Sénégal présente un budget "crédible".

Alors que les discussions s’éternisent, de plus en plus de rescapés meurent. En février dernier, la Belgique a pris une initiative courageuse et sans précédent et saisi la Cour internationale de justice (CIJ) pour enjoindre le Sénégal à passer à l’action. L’affaire est en cours, et le Sénégal a promis à la CIJ qu’Hissène Habré resterait sur son territoire jusqu’à ce que la décision finale soit rendue.

L’année dernière, suite au mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale à l’encontre du Président soudanais Omar el-Béchir pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis au Darfour, l’Union africaine s’est plainte que la CPI s’acharnait sur l’Afrique. En fait, le vrai problème est que la justice africaine reste encore impuissante face aux crimes commis par des dirigeants africains.

Un procès équitable pour Hissène Habré aiderait à briser le cercle vicieux de l’impunité qui permet aux dirigeants de mettre à feu et à sang leurs pays, piller leurs trésors et s’enfuir dans un pays voisin. De plus, un tel procès créerait un précédent historique en démontrant que les tribunaux africains sont capables de rendre justice pour des crimes commis sur le continent, si toutefois il reste encore des survivants lorsque le procès débutera.