L’archevêque et la bonne pratique sexuelle

Le nouveau chef de l’église de Belgique, Mgr André Léonard a confirmé récemment sa position sur l’homosexualité. Au plan anthropologique, dit-il, l’homosexualité n’est pas "normale" au même titre que l’anorexie laquelle "n’entre pas dans la logique de l’appétit". Les protestations ont fusé. Une opinion de Jean Vandenhaute, Prof. ém. de Génétique, Université de Namur.

Prof. ém. de Génétique, Université de Namur
L’archevêque et la bonne pratique sexuelle
©BELGA

Jean Vandenhaute

Le nouveau chef de l’église de Belgique, Mgr André Léonard a confirmé récemment sa position sur l’homosexualité. Au plan anthropologique, dit-il, l’homosexualité n’est pas "normale" au même titre que l’anorexie laquelle "n’entre pas dans la logique de l’appétit". Les protestations ont fusé.

On observera que Mgr Léonard est un célibataire qui, dans la vie courante pourrait être qualifié aimablement d’endurci. Dans son cas, comme celui de l’ensemble des prêtres et religieuses catholiques, il s’agit d’une soumission à une règle. On sait les débats internes à l’église qui ont tenté en vain de l’infléchir : le célibat, compris généralement comme abstinence sexuelle, est considéré comme essentiel par Rome. Si le père Brückberger confia tardivement que le sexe avait eu une part dans sa vie, si l’abbé Pierre lui-même suscita la stupéfaction en laissant entendre qu’il ne fut pas insensible aux charmes de l’autre sexe, si plus proche de nous certains ecclésiastiques en vue se confient de même dans leurs écrits, on serait surpris que Mgr Léonard fasse un jour une semblable confession. Tout porte à croire qu’il assume pleinement son état; ne s’agit-il pas d’un cheminement vers plus de sainteté ? La sainteté dans notre église rime généralement avec la continence sexuelle. Le fils humain de Dieu fut lui-même conçu, mais sans péché ni sexe et vécut de même. Jésus, exemplaire parfait d’homme ou, secondairement sa mère Marie, femme immaculée et vierge, nous sont proposés en modèles.

Le sexe, en général, est en fait bien mal loti dans notre religion. L’"hétéro" se justifie : "Allez et multipliez-vous !" est-il dit dans la Genèse. Quant au sexe "homo", on serait bien en peine de lui trouver une utilité ou une justification naturelle et encore moins théologique. Pour Mgr Léonard, l’homosexualité n’entre pas dans la "logique" de la reproduction. On ne voit pas comment le contester : l’évolution naturelle darwinienne n’a pu sélectionner ou "retenir" le comportement homosexuel puisque, jusqu’à nouvel ordre, il n’y a pas de reproduction homosexuelle. La messe est dite ! Aussi la culture chrétienne n’a-t-elle pas manqué de réprouver, stigmatiser, marquer du sceau du péché le comportement sexuel qui ne soit pas "naturel" et en particulier dédié à la reproduction, mais avec, dit-on, le respect (et la compassion ?) pour la personne homosexuelle. Reconnaissons que d’autres religions ne laissent pas une place plus enviable à l’homosexuel ni à la femme tentatrice qu’il faut cacher, voire enfermer.

Décréter le permis défendu en matière sexuelle est une vieille manie de l’église. Il n’y a pas si longtemps, Mgr Suenens, prédécesseur de Mgr Léonard à la tête de l’église belge, considéré en son temps comme un progressiste, commit un ouvrage "Amour et maîtrise de soi" prétendant enseigner le "bon" comportement sexuel aux chrétiens, entendez un comportement maîtrisé, où le plaisir, effet collatéral du sexe, n’est qu’un ersatz de bonheur. Rappelons qu’à l’époque, la "consommation charnelle" qui exclurait volontairement la possibilité de reproduction était prohibée; Mgr Suenens eut le mérite d’envisager le problème du contrôle des naissances par les techniques nouvelles de l’époque. Le préservatif reste néanmoins toujours un problème pour Rome, pour les mêmes raisons théologico-naturelles.

Mais le primat de Belgique songe-t-il que l’argument "logique" d’inutilité au regard de la nature qu’il applique à l’anorexie comme à l’homosexualité (le plaisir n’est pas de l’ordre logique !) s’applique tout autant, sinon davantage, au célibat si cher à l’église et à lui-même ? Le célibat n’est certainement pas un attribut explicable évolutivement, à moins de s’en référer aux bourdons de la ruche. Il se justifie comme sacrifice de la vie sexuelle "ad maiorem dei gloriam" et cette bonne "non" pratique sexuelle sera récompensée dans l’au-delà. Des doctrinaires d’autres religions promettent aussi le 7e ciel à celui ou celle qui sacrifie, non sa vie sexuelle cette fois, mais sa vie propre pour une cause déclarée "sacrée", fût-ce dans une action violente de terrorisme. On voit les manipulations que permet la référence à un ciel ou à un enfer ! Que les églises et sectes s’emploient à régenter la sphère privée n’est donc pas pour nous étonner : la direction des consciences est une clé du pouvoir bien utile à leurs entreprises. Ce qui est étonnant c’est qu’il en soit tenu compte en ce XXIe siècle, au bout d’un si long chemin vers la reconnaissance du droit démocratique des peuples et du droit individuel de toute personne. Pourquoi accepter qu’il y ait une autre loi que civile à laquelle il faille se soumettre et soumettre ? L’"épiscope" qui pourrait signifier étymologiquement "celui qui a une vision sur-élevée" et qui devrait "élever", se comporte comme un "sur-veillant" de bonne conduite et gardien d’une loi qui serait venue d’ailleurs et dont il détient les tables.

Or, qu’il suffise d’admettre pour de bon, enfin, que l’absence de pratique sexuelle du célibataire ou les pratiques de type hétéro- ou homosexuelles, sont question personnelle et je dirais, de goût. Mon anorexie du sexe dans le célibat ou ma libido boulimique dans la version de mon choix ne regarde que moi. Les déclarations intempestives de Mgr Léonard ou d’autres maîtres à penser prêteraient à sourire si nos concitoyens n’en étaient pas influencés et éventuellement divisés et même catégorisés. On ne peut pas tenir pour exemptes de tout risque de telles prises de position quand elles sont le fait d’"autorités". Mais comment interdire aux ayatollahs et gourous d’interdire ou de soumettre ? Des théocraties débridées punissent aujourd’hui des malheureux et des malheureuses qui n’entrent pas dans les normes de la loi sacrée. Notre église ne devrait-elle pas sagement choisir son camp et son aire de responsabilité propre ? Ne devrait-elle pas avouer qu’elle ne détient aucune loi dictée par un être supérieur, mais seulement quelques textes anciens porteurs d’une sagesse antique et relative patrimoine de l’humanité en évolution ? Nos lois civiles sont là aujourd’hui pour tenter de protéger la personne des abus et agressions, en matière de sexe comme en d’autres. Certes, elles doivent constamment êtres revues et améliorées, mais en appeler à la nature ou au sacré n’a jamais fait avancer la réflexion. Pratiquer l’apnée, l’alimentation végétarienne, la méditation, l’onanisme, l’abstinence sexuelle, l’ascétisme, la prière, la luxure ou se livrer à des explorations originales dans quelque domaine comportemental, spirituel ou esthétique que ce soit, pour autant qu’on ne porte pas tort à autrui, n’a pas à être jugé à l’aune de lois supposées divines ou naturelles il s’agit tout simplement et définitivement de la sphère privée. La vie est singulière et la quête du bonheur n’est pas à normaliser.