Violence symbolique

Jouons au prof, et parlons de violence. On se la représente presque toujours sous les espèces de la castagne. Etre violent, c’est cogner, en simple ou en masse.

Jouons au prof, et parlons de violence. On se la représente presque toujours sous les espèces de la castagne. Etre violent, c’est cogner, en simple ou en masse. La violence, disait Hannah Arendt, sans doute l’un des plus profonds penseurs du XXe siècle, (oui, au masculin, car la qualification s’adresse aux penseurs des deux sexes, le masculin jusqu’à nouvel ordre étant prépondérant dans le nombre), c’est la force au service de la puissance. Mais c’est là une façon de voir réductrice. Tout le monde sait qu’il existe une violence verbale, souvent grosse de menaces physiques ou de chantage. Et, après Bourdieu, on ajoutera la violence symbolique, celle que subissent les gens sans être conscients de son existence.

On la trouve surtout dans ce qu’on appelle la "doxa", mot savant pour désigner l’"opinion commune". Sous nos cieux, celle-ci est avant tout façonnée par les médias, tant écrits qu’audiovisuels, lesquels jouent constamment, à quelques exceptions près, sur le registre de l’"évidence doxique". Ce qu’elle propose, et impose, est de l’ordre de l’évidence du truisme, et pour la plupart des personnes qui y souscrivent. Ne pas faire comme elles, c’est se comporter de manière à la limite incivique, c’est être (pouah!) élitiste, ou encore "nombriliste", tout moi si j’en crois un lecteur dont la courtoisie n’est pas le fort.

Pour les intoxiqués de la doxa (on aimera ou on n’aimera pas le jeu de mots: "le doxique est toxique"), les opinions majoritaires, telles qu’assénées par les médias, vont nécessairement de soi, alors qu’elles résultent de manipulations diverses, parfois difficiles à mettre en évidence, et qu’elles renvoient à des idéologies aussi insidieuses que pernicieuses. Prenons quelques illustrations.

Il va de soi, par exemple, que la Belgique et les Pays-Bas doivent accueillir, en 2018, la Coupe du Monde de football. Il y va du prestige national et, en outre, c’est tout bénéfice pour l’emploi. Il ne faut évidemment pas compter sur Alain Courtois pour tenir compte de toutes les nuisances qui découleront de la présence de milliers de supporteurs violents et avinés, du renforcement de la présence policière, de la mobilisation des trompettes de la renommée, par cette "peste émotionnelle" qui est le foute dit de "haut niveau", avec son cortège de dopage, de corruption, d’exaltations nationalistes et autres. J’espère pour ma part que ce fléau sera épargné à notre pays s’il survit jusqu’à cette date. Rappelons-nous les arguments en faveur du retour du Grand Prix de F1 à Francorchamps. Baudouin Cartuyvels a démontré récemment dans ces pages l’inanité de ceux-ci, notamment en ce qui concerne l’emploi. Rien n’y fait. Le Grand Prix, qui remplit surtout les escarcelles de la bande à Ecclestone, est tout bon pour la renommée de la Wallonie. Chaque Wallon qui se rend à l’étranger, du reste, peut en faire l’expérience tous les jours.

Autre exemple, il va de soi qu’il faut pleurer Michael Jackson, consacré plus grand artiste de tous les temps, ou presque. Les journaux les plus sérieux ont tartiné des pages et des pages sur sa mort. On s’intéresse beaucoup moins du fait que toutes les trois secondes, un enfant meurt de faim sur la planète Terre (titre de la une d’un récent numéro du "Morgen", qui s’est honoré à cet égard). Ou que chez nous, l’enseignement, parmi d’autres activités collectives, court droit dans le mur.

Mensonges, forfaitures, simplifications abusives, scotomisations diverses font la matière de la violence symbolique, rarement dénoncée sauf par des zigotos dans mon genre qui ne comprendraient rien aux "besoins" du peuple en divertissements de tous genres. Allons, ne vous plaignez pas trop cette fois, je n’ai même pas cité la bonne dame de Rochefort.