Au boulot, Monseigneur !

Les Evangiles sont une parole inouïe mais l’Eglise officielle se raidit face à notre société “libérée” et donc en recherche de sens. Plutôt que de lorgner sur Vatican I, ouvrons les églises et invitons ceux qui le veulent. Une opinion d'un collectif de jeunes chrétiens, chercheurs de sens.

Collectif de Jeunes Chrétiens
Au boulot, Monseigneur !
©D.R.

Cher André-Joseph,

Nous nous adressons à vous en vertu d'un seul point commun (même s'il se peut que nous en ayons d'autres) : vous, comme nous, souhaitez que la parole qui est à l’œuvre dans les Evangiles continue d'être entendue. C’est une parole inouïe, n'est-ce pas ? Et dont aucun de nous ne peut se targuer de saisir vraiment la portée, la puissance, la clarté... tout en pressentant qu’il y a, là, quelque chose qui peut concerner et bouleverser chacun.

Si nous sommes d'accord là-dessus, alors nous nous sentons la confiance nécessaire pour vous faire partager quelques impressions sur la possibilité de continuer à communiquer quelque chose de cette parole dans notre société belge et européenne.

C’est vrai qu’il existe déjà toute une batterie de possibilités dans l’Eglise pour cela : les célébrations dominicales, la préparation aux "petite et grande communion", comme on dit, la préparation au baptême et à la confirmation et, dans le domaine écrit, une doctrine séculaire, un Catéchisme officiel, de Saintes encycliques, etc. C’est très bien ! Nous en avons vécu, là-dedans, des vertes et des pas mûres, mais soit. Une toute petite minorité s'y retrouve encore et nous aurions bien tort de vouloir tout bazarder. Donc : génial ! Mais quoi ?

Il faut arrêter (et surtout Benoît XVI, et surtout vous) de se conter des fariboles, même sur base de hautes constructions théologiques. Toute cette batterie-là n’a pas vingt ans de vie devant elle. Et l’Eglise officielle continue d’être assimilée à cette batterie-là, et de s’y accrocher !

Pourtant, la société, depuis quelques siècles, est devenue individualiste, consumériste et, tout récemment, gavée de confort et de technologies (là, vous acquiescerez). Mais elle est aussi devenue un peu plus égalitaire, critique, "adulte", intelligente (acquiescez-vous toujours?). Bref, elle s’est "libérée", avec tout ce que cela peut avoir comme conséquences, fâcheuses (vous en conviendrez) ou bénéfiques.

Par rapport à cette société-là, pas de doute, l’Eglise se raidit dans ses oripeaux de vieille belle-mère. Oui, l’Eglise meurt ! Il se trouve des catholiques qui ont une attitude puérile sur cette affaire. Le déni : l’Eglise va bien. D'autres ont la verve plus adolescente: "Ce n’est pas parce que nos valeurs n’ont plus la cote qu’il faut les abandonner"... Quelles valeurs ? La famille ? La Vie ? L’Espérance ? L’Amour ? On y met toujours de belles majuscules, pour confondre cette évidence : ces valeurs ainsi exprimées n’ont (plus) rien de spécifiquement chrétien ! Ce qu’on défend alors, ce n’est pas le tranchant de l’Evangile, mais de bien vagues principes dont la hiérarchie catholique ne détient pas le monopole de l’interprétation.

Vous avez récemment affirmé que ce qui doit retenir avant tout notre attention, c’est la terrible question de la souffrance humaine, et l’immense interrogation philosophique sur l’existence de Dieu. Comment faire résonner cela dans la société ? A quoi recourir comme espérance ? A une relecture serrée de la "Grande Tradition catholique", ou à la troublante fraîcheur des mots de Jésus et à sa répartie déconcertante ?

Vous êtes nommé à un poste d’initiative. Qu’allez-vous préparer ? Un beau requiem (pop ou baroque, peu importe) pour les funérailles de cette "Grande Tradition catholique", ou un petit air léger, sans trop de paroles, pour inviter à l’essentiel ? Vous êtes nommé à un poste d’organisateur. Que comptez-vous organiser? Un réseau de recrutement pour jeunes prêtres à fortes convictions, ou un vaste forum pour tout repenser : la liturgie, le rôle du prêtre, le statut des textes de l’Eglise, le credo, et la possibilité d’une foi in(dé)finie, libre et vivante ? Vous êtes nommé au service des communautés chrétiennes. Comment les servir? En s’arc-boutant sur les spécificités catholiques, ou en collaboration profonde avec les autres communautés de croyants, chrétiennes, musulmanes, juives ? Avec le ton arrogant d’un maître théologien, ou en observant les femmes et les hommes qui sont en train de créer d’autres façons de croire, de vivre et de prier ? Le regard vissé au trône de Saint Pierre, ou en maudissant cette charge d’autorité qui rend plus compliquée votre mission évangélique ?

Dans quel registre de l’être, le mouvement de la foi et de l’espérance prend-il sa source ? L’intelligence, ce qui appellerait une information soutenue sur la doctrine ? Non. La psyché fragile, qui réclamerait des postures d’autorité et d’obéissance ? Non. Si la foi passe par là, elle n’y prend pas sa source, et on ne la modèlera donc pas ainsi de l’extérieur. Il n’y a donc rien à redresser, pas de ménage à faire, pas de restauration nécessaire, comme on semble le penser à Rome.

Non, pour qu’il demeure possible d’écouter, de partager et - peut-être - d’entendre les foudroyantes paroles des Evangiles, et plus largement l’inaltérable soif de sens de chaque être humain, nous vous proposons de procéder à un recentrage urgent et radical des pratiques ecclésiales. Enfin, du moins si vous souhaitez que l’Eglise continue de participer un peu à la vie spirituelle de notre société. Car celle-ci ne vous attend pas... En effet, il est atterrant de constater que l’Eglise officielle, dans nos sociétés, est dans une position de maintien, de protection, de défensive, par rapport au monde. A-t-elle de véritables propositions à faire pour secouer celui-ci ? Car il est patent qu’aujourd’hui, c’est elle qui est secouée, incapable de proposer dans le monde une parole véritablement transformatrice.

Nous pourrions vous suggérer ceci : pendant quelques semaines, on arrête tout dans les paroisses. A la place de la messe, on invite à l’église tous ceux qui le veulent (et surtout ceux qui ne viennent pas ou plus) pour échanger et pour envisager de quelles façons on pourrait continuer à célébrer quelque chose ou quelqu’un... et on essaie. Le débat et les essais peuvent durer des années, mais il y a fort à parier qu’on se retrouverait très vite à l’essentiel.

Il y a un demi-siècle, c’était Vatican II. Plutôt que de grogner ou de frapper dans les mains en lorgnant Vatican I, n’est-il pas temps de constater qu’on n’a pas fait Vatican III quand il le fallait, et qu’il ne reste plus qu’à faire un Vatican IV ? Et comme nous ne sommes plus qu’une poignée, invitons-y tout le monde.

Cher André-Joseph, vous nous pardonnerez notre familiarité et notre ton direct : il n’y a pas d’autre moyen quand il faut faire en une page. Et même si vous souhaiteriez sans doute éclairer quelques malentendus, nous sommes sûrs que vous avez compris le message.