Ô solitude

Il y a une alliance naturelle entre la vérité et le malheur, disait Simone Weil, parce que l’une et l’autre sont des suppliants muets, éternellement condamnés à demeurer sans voix devant nous."

Lucien Noullez
Ô solitude
©Olivier Pirard

Il y a une alliance naturelle entre la vérité et le malheur, disait Simone Weil, parce que l’une et l’autre sont des suppliants muets, éternellement condamnés à demeurer sans voix devant nous." Merci, Simone Weil Votre phrase se dépose sous mes yeux alors qu’on cherche encore ce qui s’est passé dans les ruines de Liège, alors qu’on n’en finit pas de se demander comment Haïti se relèvera de ses décombres, alors que le jeune Thomas s’est donné la mort, comme ça, d’un seul coup, dans son école namuroise, l’autre jour.

La vérité et le malheur n’ont pas de voix. Ce n’est pas pour autant qu’on devrait les confondre. Mais, c’est certain, la vérité aussi implore notre écoute, parce qu’elle est blessée par les tourments de vivre. La vérité ne présente pas un visage glorieux. Elle n’est pas du côté des explications. Elle tremble. Elle a vu s’effondrer les certitudes. Elle a suffoqué des jours entiers sous les gravats. Elle a vu un corps de jeune homme succomber au poids de vivre.

La vérité survit, contre toute attente, contre la juste colère du papa de Théo, qui a jeté ses chaussures contre la croix du Christ quand son petit Théo est mort. Elle revient d’Auschwitz, elle y est morte. Elle témoigne pour Primo Levi. Elle supplie, contre les puissants, les raisonneurs, les possédants, les fantômes de la gloire, les baudruches du plaisir. Dans son silence exorbité, la vérité attend notre réponse silencieuse. Notre silence ému. Notre vérité, en retour.

La vérité n’est pas le malheur; mais sans elle, le malheur aurait le dernier mot. Le malheur n’est donc pas la vérité. La vérité est un voyage sans confort. Une vraie joie, parfois, quand on a trouvé où poser sa valise. Une angoisse sans nom, quand la terre tremble, quand on vous dit "c’est le cancer" ou quand vous voyez votre enfant dépérir, dépérir sous la plume d’acier de son ange de fer : l’anorexie.

Contre tout cela, je ne connais pas de système. La médecine fait ce qu’elle peut. Les lois sociales se démènent, les hommes osent regarder la vie en face, ou bien ils se détournent dans les distractions.

Je sais pourtant que des gens se font proches. Une grande brûlée va près des grands brûlés : la vérité, ce n’est pas seulement la brûlure, leur dit-elle, et ils la croient. Un ami va chez son ami trahi. Tu n’es pas qu’un cocu, mon vieux Et ainsi va la vie, dans les audaces de la compassion, quand le malheur implore un peu de vrai dans le regard d’autrui.

Ô solitude!

Henry Purcell t’a dite parfaitement dans un chef-d’œuvre sobre et parfait, qu’on peut écouter simplement : cela ne dure que six minutes à peu près. Ô solitude ! Tu nous habites tous, et tu peux quelquefois chanter. Mais, quand plus rien n’est possible, de ce chant, quand tu es seulement la solitude, la mort sans espérance ou pire : sans présence; la douleur qui n’a pas de frère, pas de sœur, pas de nom; la dépression la plus absolue, le néant le plus noir, le froid du clochard crevé dans nos rues, ô Solitude, il reste encore ceci, peut-être que tu dis vrai.

Car le malheur et la vérité nous regardent, et cela nous incombe, contre le désespoir, de ne jamais nous dérober. D’ouvrir les yeux.