Qu’est-ce qu’un concept?

La matière première de la pensée est le concept. Le travail est par exemple un concept, et le repos aussi. Tout comme le bureau qui nous montre au passage que l’amplitude des concepts peut être large. Ce peut être l’endroit où je vais travailler mais aussi la table sur laquelle je travaille.

Luc de Branbandere
Qu’est-ce qu’un concept?
©Tonu

La matière première de la pensée est le concept. Le travail est par exemple un concept, et le repos aussi. Tout comme le bureau qui nous montre au passage que l’amplitude des concepts peut être large. Ce peut être l’endroit où je vais travailler mais aussi la table sur laquelle je travaille. Le concept est une idée générale qui permet de regrouper beaucoup de choses particulières. Un concept englobe la diversité dans une unité confortable à l’esprit qui peut alors la manipuler à sa guise pour réfléchir. Il permet d’organiser notre connaissance sur les objets, c’est l’entité cognitive de base où nous mettons le sens des mots que nous utilisons.

Le concept est à la pensée ce que la brique est au maçon, ce que les molécules sont au chimiste. C’est une entité élémentaire que l’on combine ou que l’on associe sans cesse avec d’autres pour créer les assemblages les plus divers.

Le concept a aussi une fonction de classement et cette mise en catégorie consiste en deux opérations distinctes. La première définit le périmètre de la classe : que puis-je mettre dans cette catégorie ? La deuxième décrit les liens entre cette classe et les autres : en quoi cette catégorie est-elle différente de sa voisine ?

Cette double opération peut se faire selon deux modes différents.

1) Le point de vue classique

La catégorie y est définie par un ensemble de propriétés. Les restaurants sont par exemple les endroits où, moyennant paiement, on peut prendre un repas. Selon ce point de vue les catégories peuvent s’emboîter comme des poupées russes. Le restaurant d’entreprise, la taverne et le restauroute sont tous des restaurants qui sont eux-mêmes des commerces.

Précisons encore avec deux mots importants.

- Le restaurant est un concept qui peut s’exprimer en extension. C’est-à-dire qu’il s’étend aussi bien au Fouquet’s et la taverne de la gare d’Anvers qu’au Mac Donald en bas de ma rue.

- Mais on peut aussi parler d’un restaurant en compréhension, dire qu’il y a les tables, les chaises, de la nourriture, quelqu’un pour cuisiner, etc.

Mais, bien sûr, plus la compréhension est grande, moins l’extension le sera Autrement dit, plus on précisera en détail ce qu’est un restaurant, moins on pourra en donner d’exemples.

Le point de vue classique suppose deux hypothèses :

- Les catégories sont homogènes. Tous les commerces qui peuvent être dit "restaurant" le sont au même degré.

- Les catégories sont décidables. Il est toujours possible de dire si une entité est un restaurant ou si elle ne l’est pas.

Cette manière de voir les choses provient de la philosophie grecque. Elle a permis de structurer la pensée sur base de jugements et de raisonnements, de hiérarchie et de classement. Elle a également permis la naissance d’une discipline nouvelle : la logique formelle.

Mais cette manière de voir les choses a aussi des faiblesses flagrantes. La logique formelle a ses vices de forme

2) Le point de vue relativiste

On le sent intuitivement, les deux hypothèses ci-dessus sont intenables : au sein des catégories ce n’est pas vraiment l’uniformité, ni l’homogénéité. On ne peut pas dire exactement pourquoi mais un chêne est plus représentatif de la catégorie "arbre" qu’un cerisier ou un peuplier. Un berger allemand est plus représentatif de la catégorie "chien" qu’un lévrier ou un basset. Tout se passe comme si une catégorie avait son emblème, sa moyenne arithmétique, son prototype qui pourrait agir en ambassadeur de la classe. Un moineau est un peu plus "oiseau" qu’une perruche ou qu’un poulet qui sont pourtant aussi des oiseaux, et ce n’est donc pas seulement une question de quantité ou de nombre.

D’ailleurs quand on demande à citer les éléments d’une catégorie, une forme de séquence apparaît. La pomme vient avant le kiwi, le bleu vient avant le violet. Les catégories définies par des caractéristiques précises devraient être homogènes. Eh bien non, il faut bien admettre, certains éléments sont "un peu plus" de ce qui devrait être "la même chose". Cela paraît absurde et pourtant, pour nous Occidentaux, F est "plus" une lettre de l’alphabet que O, l’Italie est "plus" un pays que le Cambodge. Et si on parle des célibataires, vous pensez à beaucoup de gens, et sans doute pas immédiatement au pape.

Une toute nouvelle approche devient alors possible. La catégorie est définie par son prototype et non plus par son périmètre. Et l’appartenance à la catégorie devient une question de distance au prototype, et non plus une question de caractéristiques partagées.

Si l’approche classique relevait d’une vue "oui ou non" des choses, l’approche relativiste est au contraire toute en nuance et en continuité.

Ludwig Wittgenstein a ainsi présenté en 1953 l’idée de "family ressemblance", en prenant l’exemple des jeux. Ceux-ci forment indiscutablement une catégorie. Mais qui pourrait bien donner les caractéristiques communes au rugby et aux mots croisés ? Il est plus adéquat de parler de ressemblance de proche en proche. Le rugby a une parenté avec le football, qui a une parenté avec le tennis, le tennis avec les échecs, les échecs avec le scrabble, et le scrabble avec les mots croisés. La réussite et le calembour font aussi partie des jeux, tout comme Sim City, le poker, le Rubik’s Cube ou même la séduction. La liste est longue. Des enfants qui jouent à "papa-maman" ou encore des jongleurs qui jouent avec des quilles sont là pour témoigner que la catégorie des jeux existe non pas grâce à des propriétés communes (comme le fait d’être plusieurs, le rôle du hasard ) mais par une ressemblance de proche en proche, un peu comme les membres d’une même famille (d’où l’appellation de l’idée présentée par Wittgenstein).

Alors, quel serait le jeu "type" ? Du genre football sans doute, ou alors Monopoly. L’expérience montre en effet que les prototypes choisis sont un compromis entre la visualisation et l’abstraction.

Le prototype aura un grand nombre de propriétés communes à beaucoup d’éléments (doublement imprécis, donc) tout en permettant une représentation imagée. Je "vois" une table de bridge ou une table d’opération, mais quand on me dit "meuble" je ne "vois" plus rien. "Table" sera alors le prototype, c’est le concept le plus abstrait qui entraîne néanmoins une visualisation instantanée, car je vois bien des pattes

L’approche relativiste n’est sans doute pas très rationnelle, elle est certes subjective et les aspects psychologiques rivalisent avec les aspects philosophiques. Si on dit de quelqu’un que c’est une girafe, on pense à sa taille. Si on dit que c’est un requin, on pensera à son tempérament. Pourquoi dans un cas penser à son physique, et dans un autre à son comportement ? L’approche relativiste s’inspire évidemment du nominalisme qui est devenue célèbre lors de la tout aussi célèbre querelles des Universaux. Pour les nominalistes, les propriétés communes aux objets ne sont que des mots et des noms, et il est vain de les rechercher car elles ne sont qu’illusions. Le rouge n’existe pas, même s’il y a des poissons rouges et des croix rouges. Les pèlerins n’existent pas, même si beaucoup de gens vont à Saint-Jacques-de-Compostelle...