Faire don de sa personne selon ses possibilités

Il y a plusieurs sensibilités de l’Eglise sur la question du célibat sacerdotal. En voici une moins connue. En effet, certains prétendent à tort que nous trouverions chez les apôtres les premières bases du célibat sacerdotal. Une opinion du Pr Claude Chaussier, licencié en Théologie, Docteur en Histoire.

Faire don de sa personne selon ses possibilités
©Marin Strebelle

Il y a plusieurs sensibilités de l’Eglise sur la question du célibat sacerdotal. En voici une moins connue. En effet, certains prétendent à tort que nous trouverions chez les apôtres les premières bases du célibat sacerdotal. Pourtant il n’est pas prouvé que Pierre ait quitté définitivement son épouse pour accompagner Jésus. En effet, Pierre dit au Seigneur : "Pour nous (les apôtres) , laissant nos propres biens, nous t’avons suivi." Il leur répondit : "En vérité, je vous le déclare, personne n’aura laissé maison, femme, frères, parents ou enfants, à cause du Royaume de Dieu, qui ne reçoive encore beaucoup plus en ce temps-ci et dans le monde à venir la vie éternelle." (Lc. 18,28-30). Il n’est pas exclu que ce soit un encouragement général de Jésus à tous ses apôtres et disciples. Chacun de ceux-ci faisait don de sa personne selon ses possibilités. Rien ne prouve que Pierre ait personnellement renoncé à son épouse, d’autant plus que saint Paul, un témoin digne de foi, nous parle de l’épouse de Pierre une vingtaine d’années plus tard.

Vers 55, celle-ci l’accompagne personnellement dans ses voyages missionnaires. Paul en témoigne : "N’aurions-nous pas, dit-il, le droit d’amener avec nous une femme chrétienne comme les autres apôtres, les frères du Seigneur et Céphas." (1 Cor. 9,5). Les "frères" (toute parenté masculine) du Seigneur (Mt. 13,55) sont le disciple saint Jacques le Mineur, le disciple saint Jude (à ne pas confondre avec l’apôtre du même nom), et Joseph (ou Joset) et Simon, ces deux derniers n’étant pas connus. Céphas (Jn. 1,43) est bien l’apôtre Simon-Pierre. Ces femmes chrétiennes sont évidemment des épouses et non pas des secrétaires ou des religieuses !

Une première conclusion s’impose : déjà à l’époque de Jésus une partie des apôtres, peut-être tous, selon la coutume juive, étaient des hommes mariés. Comme nous l’avons vu, c’était certainement le cas de Pierre, le chef des apôtres, sans oublier au moins cinq de ces successeurs authentiquement mariés du Ve au XIIIe siècle, avec descendance (les papes saint Félix, saint Hormidas, saint Silverus, Adrien II, Clément IV ). A chacun sa conclusion !

Durant les trois premiers siècles de l’Antiquité, l’Eglise appelait au diaconat, au presbytérat ou à l’épiscopat indifféremment des hommes mariés ou non mariés. Saint Ambroise (340-397) nous révèle que " tous les apôtres, exceptés Jean et Paul ont eu des femmes " (commentaire sur l’Epître aux Corinthiens), d’autres prétendent le contraire. Suivent alors divers courants appuyés par des conciles provinciaux sans compétence universelle et limités à leur juridiction locale (comme d’abord le Concile d’Elvire vers 305) tentant avec plus ou moins de succès d’imposer de droit et partout "la loi du célibat" aux Conciles de Latran de 1123 et 1139, avec un succès relatif selon les époques.

Depuis la seconde moitié du XXe siècle à nos jours, beaucoup de catholiques, y compris des évêques, s’interrogent malgré le refus acharné de la hiérarchie. Ne vaut-il pas mieux un célibat ecclésiastique facultatif avec la possibilité d’ouvrir le sacerdoce aux hommes mariés ? Il est bon d’y réfléchir en revenant à l’Evangile. Après le célèbre passage où Jésus refuse le divorce (Mt. 19,1-9), il poursuit devant ses apôtres interloqués par ce refus : " Il y en a qui se sont eux-mêmes rendu eunuques (= célibataires dans la chasteté) à cause du Royaume des cieux. Comprenne qui pourra comprendre." Selon Hans Küng et d’autres théologiens la clé du problème est évidente. Il existe une différence radicale entre un célibat pour le Royaume des cieux choisi librement grâce à un charisme donné par l’Esprit à certains et un célibat obligatoire imposé à tous par une loi relevant de la discipline ecclésiastique, avec des sanctions à la clé. C’est un abus de pouvoir de transformer un charisme libre (" qui peut comprendre, qu’il comprenne " Mt. 9,13) en une règle impérative qui imposerait de "comprendre" à celui qui ne peut pas comprendre. C’est vraiment le nœud du problème. N’y aurait-il pas là un excès d’autorité dans l’Eglise ?

Peu après le Concile, le Synode romain de 1971 voyait 46 % des évêques participants favorables sous certaines conditions à l’ordination presbytérale d’hommes mariés, rendant ainsi le célibat des prêtres facultatif (voir les analyses des théologiens R. Laurentin et E. Schillebeeckx). Mais la majorité n’était pas atteinte et la loi du célibat obligatoire resta donc intacte chez les catholiques, contrairement aux Eglises orthodoxe et catholiques orientales. Ces dernières acceptèrent le mariage des futurs prêtres avant l’ordination déjà au Concile in Trullo (692) jusqu’à nos jours. Dans l’Eglise catholique latine, le célibat des prêtres s’imposera de plus en plus jusqu’à sa généralisation plus ou moins respectée en 1139.

Qu’on le veuille ou non, le célibat sacerdotal latin est lié au Concile de Trente (1545-1560) et à son irritante maxime : "Le célibat consacré est supérieur au mariage." Cette croyance très ancienne, qui remontait notamment à certains philosophes de l’Antiquité comme Aristote, a petit à petit empoisonné l’Eglise par sa méfiance de la femme liée aussi à sa prétendue "impureté rituelle" issue de l’idéologie de la "pureté" venue du Lévitique et plus tard des Pharisiens (les Purs !) oubliant qu’il n’y a de pureté que dans l’amour et d’impureté que dans le péché. Tout cela influença même des pères de l’Eglise comme saint Augustin, par exemple, qui influença plus tard la mise en place définitive du célibat ecclésiastique.

Cette maxime du Concile de Trente accentua encore la pression et n’est toujours pas oubliée aujourd’hui. Pourtant, le Concile Vatican II nous rappelle que nous sommes tous appelés à la sainteté et donc aussi interpellés dans la liberté par les conseils évangéliques (pauvreté, obéissance et chasteté/célibat). Leur respect supposait le choix d’un état de perfection, ce qui signifiait indûment pour Trente que ceux qui ne l’avaient pas fait vivaient dans un état d’imperfection. A cette idéologie, le pape Jean-Paul II rétorquera : "Le célibat et le mariage ne divisent pas l’humanité en deux camps La perfection de la vie chrétienne se mesure plutôt par la mesure de l’amour." Cela n’amène pas pour autant le pape Jean-Paul II à modifier la règle du célibat obligatoire pour les prêtres. Il est vrai que c’est un grand sacrifice que de prendre sa croix et de suivre le Christ en renonçant au mariage et à la paternité pour se donner généreusement jusqu’à l’extrême aux hommes et aux femmes. Mais ne nous leurrons pas, il est aussi difficile de vivre un mariage d’amour auprès de son épouse et de ses enfants dans la fidélité au sacrement de l’Ordre, tout comme les prêtres mariés catholiques orientaux et uniates, et les diacres permanents qui sont les uns et les autres ni plus ni moins généreux que les prêtres célibataires.

Alors, à quand une Eglise qui respecte l’esprit de liberté laissé par Jésus à ses disciples en leur proposant, s’ils le veulent, le charisme du célibat religieux pour le Royaume ? "Il n’y a pas de plus grand amour que donner sa vie pour ceux que l’on aime." (Jn. 15,13) que l’on soit célibataire ou marié, dans la liberté de l’Evangile.