Non, jeune prof, t’es pas tout seul !

Imaginez un instant. Enseignant fraîchement diplômé, vous débarquez début septembre dans une école secondaire en encadrement différencié, à deux pas de la rue Neuve, à Bruxelles. A l’entrée de l’établissement, vous croisez des élèves de toutes origines.

Laurent Gérard
Non, jeune prof, t’es pas tout seul !
©D.R.

Imaginez un instant. Enseignant fraîchement diplômé, vous débarquez début septembre dans une école secondaire en encadrement différencié (1), à deux pas de la rue Neuve, à Bruxelles. A l’entrée de l’établissement, vous croisez des élèves de toutes origines. Il y a là près de 45 nationalités représentées, surtout une importante communauté d’origine marocaine. Vous pénétrez dans les lieux. Empruntez le dédale de couloirs qui mène à votre classe. Vous entrez, la porte se ferme derrière vous, vous êtes seul face à une vingtaine d’élèves, pas tous très sages, pas tous très motivés, parfois violents. Et tout à coup, vous vous dites qu’à l’école normale ou à l’université, on ne vous a peut-être pas tout dit sur le métier d’enseignant.

Cette situation, une quinzaine d’enseignants la vivent, chaque année, à leur arrivée à l’athénée royal Gatti de Gamond. Sans compter tous ceux qui débarquent en cours d’année pour un remplacement plus ou moins long. Pour leur venir en aide, deux enseignantes chevronnées de cette école, Martine Dufrasne et Françoise Meurant, ont lancé, il y a trois ans, un dispositif d’accueil. Il s’agit d’abord d’un vade-mecum du prof qui apporte des réponses à des questions aussi basiques que "où puis-je trouver des craies ?" ou "comment remplit-on le journal de classe ?". Cela peut sembler couler de source, mais un nouveu prof se sent souvent très seul. "Parfois, dans les salles des profs, on vous tire la gueule. On n’adresse pas toujours la parole aux remplaçants", témoigne Martine Dufrasne.

Au-delà de cette aide pratique, les deux enseignantes animent un groupe d’accueil, mêlant enseignants jeunes et plus anciens, chaque semaine, durant une heure, sur le temps de midi. L’occasion pour le nouveau prof de vider son sac, d’entendre les témoignages des autres, et de tenter de réfléchir, ensemble, à des pistes de solutions.

Vendredi dernier, sur le coup de 12h40, c’est Igor (2) qui prend la parole en premier. Le jeune prof raconte sa semaine, plutôt difficile, la violente bagarre entre un garçon et une fille qu’il a tenté de séparer, avant d’appeler le proviseur à la rescousse, son impuissance face à trois éléments particulièrement difficiles avec lesquels il est impossible de donner cours à sa classe de 3e année. Il explique que le contrat de discipline passé avec les élèves n’est jamais respecté. "Avec ce groupe, lâche-t-il, je me demande toujours ce qui va m’arriver". A table, les autres écoutent et réfléchissent à des solutions. A part l’exclusion des cas les plus graves, peu de choses se dessinent. "Renvoyer l’élève, c’est reporter le problème sur une autre école, commente Françoise Meurant, mais parfois, cela se passe mieux ailleurs".

Janine (2), prof de néerlandais, vingt ans de métier, mais seulement deux à Gatti de Gamond, connaît aussi des moments difficiles avec ses TT (technique de transition). "J’ai du mal à les motiver, je me sens démotivée, je m’ennuie." "Ils n’ont pas l’appétit, réagit Mme Meurant. C’est vraiment la question : comment les amener à se mettre en mouvement". On envisagera des solutions lors de la séance de la semaine prochaine.

Christophe (2), prof déjà plus expérimenté, prend la parole à son tour. Il connaît les mêmes problèmes avec ses élèves. On souligne la difficulté de cadrer le groupe dans son entièreté tout en gérant les cas individuels. Surtout, de gérer l’opposition de représentations entre des profs qui voient l’école comme un lieu d’apprentissage doté de règles, et des jeunes qui "ne sont pas là pour apprendre, mais pour venir chercher un papier" (un diplôme, NdlR), qui balancent des "ta gueule, conasse !", comme si c’étaient des "bonjour", sans pour autant vouloir être méchant, qui crient en classe, parce que c’est comme ça qu’on fait à la maison, où papa hurle, où la TV hurle, où tout le monde hurle. Face à cette situation, Martine Dufrasne lance des pistes : valorisation des élèves les plus difficiles, utilisation de leur énergie à des fins positives, travail autour de thématiques qui intéressent les élèves, Lors d’une prochaine séance, sera également tenté un jeu de rôles, qui permettra de se projeter dans la peau de l’élève, du prof, ou de son "coach".

Pour les deux animatrices, convaincues de l’utilité de leur projet et encouragées par un prix de la Fondation Reine Paola pour l’innovation pédagogique, trois ingrédients sont indispensables à l’efficacité du groupe d’accueil. 1° La bienveillance : "On n’est pas là pour critiquer, même si on peut dire ce que l’on pense". 2° L’engagement : "On s’engage pour cinq séances, sinon, on manque au groupe". 3° La confidentialité : "Tout ce qui est dit dans le groupe ne doit pas en sortir, sauf demande express, par exemple, d’intercéder auprès du préfet."

Alexandre (2), prof d’histoire débarqué il y a deux semaines, a déjà pu apprécier la qualité de l’accueil réservé aux "nouveaux rentrants" à Gatti. "C’est positif que des anciens s’investissent là-dedans, ils pourraient se contenter de s’occuper de leurs affaires. J’ai fait une dizaine d’écoles en deux ans, le boulot de prof n’est pas évident. Il y a des moments où on doit encaisser. Dans certaines écoles, on doit se débrouiller seul. Or, encaisser à plusieurs, c’est plus facile que d’encaisser tout seul. Et puis, ça permet aussi de partager les bonnes nouvelles (un élève qui cartonne ou qui s’intéresse). C’est bon pour la motivation."

C’est tout l’intérêt du groupe d’accueil, que Martine Dufrasne et Françoise Meuraut voudraient voir se développer dans d’autres établissements, et pas seulement des écoles en encadrement différencié d’ailleurs, même si les difficultés y sont sans doute plus grandes qu’ailleurs. "A l’échelle d’une école, un tel projet ne coûte pas si cher. Nous avons été libérées de quelques heures de cours pour faire cela." Pas cher, mais tellement utile, et plus efficace que la lecture d’un ouvrage théorique. "Des bouquins sur "comment gérer la classe", il y en a plein les bibliothèques. Si cela marchait, on le saurait."


(1) C’est-à-dire qui bénéficie de ressources humaines et financières supplémentaires pour faire face aux besoins spécifiques d’une population socio-économiquement défavorisée. (2) Prénom d’emprunt.