Un musée pour le prix de deux

Depuis février 2011, et pendant plus d’un an, le musée d’art moderne de Bruxelles sera fermé. Finie donc, la contemplation des Ingres, Delacroix, David, Gauguin, Khnopff, Wouters, Permeke, Chagall, Matisse, Dali, De Chirico, Delvaux, Bacon, le mouvement CoBrA. Une opinion de Bernard HENNEBERT, auteur de “Les musées aiment-ils le public ?”

Un musée pour le prix de deux
©Vince

Depuis février 2011, et pendant plus d’un an, le musée d’art moderne de Bruxelles sera fermé. Finie donc, la contemplation des Ingres, Delacroix, David, Gauguin, Khnopff, Wouters, Permeke, Chagall, Matisse, Dali, De Chirico, Delvaux, Bacon, le mouvement CoBrA Pendant ce temps-là, situé à la même adresse (au 3, rue de la Régence), le musée d’art ancien reste accessible aux visiteurs. Un seul ticket au prix de 8 € permettait jusqu’il y a peu de visiter ces deux entités muséales dirigées par Michel Draguet. Et aujourd’hui, alors que la moitié de l’offre a été supprimée, le prix de l’entrée du musée d’art ancien n’a pas été baissé de 8 à 4 €. Aucune explication sur ce qui s’apparente à une hausse tarifaire indirecte de 100 % n’est proposée aux visiteurs, dont les plus avisés sont plus que surpris.

Cette évolution extravagante de la tarification ne diminuera sans doute que peu la fréquentation touristique de l’institution, mais qu’en sera-t-il de la population autochtone ?

Avant 1997, l’accès à ces deux musées était gratuit tous les jours. C’est le Ministre Yvan Ylieff (PS) qui imposa l’entrée payante à 150 FB (3,7 €), jointe à une diminution de la dotation de 7 millions de FB (173525 €). Il en résulta une perte de près de 2/3 du public, et surtout de la population locale. 1996, l’année qui précéda la suppression de la gratuité quotidienne, afficha une fréquentation de 953 316 visiteurs. Cinq ans plus tard, en 2001, ils ne seront plus que 306 321.

Nouvelle évolution tarifaire signifiante en mai 2009, à l’occasion de l’inauguration du musée Magritte : le public qui visite les musées d’art ancien et moderne n’a plus accès à cette collection majeure de la star du surréalisme, et on lui impose en même temps une hausse significative de son billet : il passe de 5 à 8 €. Pour voir la collection des Magritte, il devra également s’acquitter de 8 € (s’il opte pour ces deux visites, le même jour, un billet couplé à 13 € lui sera proposé). Donc, pour découvrir à peu près le même nombre d’œuvres qu’autrefois, sur une surface muséale analogue (il n’y a pas de bâtiments complémentaires), le visiteur verra la tarification quasi tripler. Comment ne pas craindre qu’après les actuels travaux, la naissance du futur musée Fin de siècle, annoncé comme étant le remplaçant du musée d’art moderne, ne sera pas l’occasion de créer, toujours dans le même espace, une nouvelle entité séparée artificiellement du musée d’art ancien et du musée Magritte, un vrai-faux troisième musée, avec également un ticket autonome à 8 € ? Constatons que Michel Draguet utilise bien le terme de "musée" plutôt que celui de "section" pour définir son projet. Dissocier pour faire payer davantage, comme la chantilly décrétée tout d’un coup unilatéralement par les restaurateurs comme étant un "supplément" à la dame blanche ! Pareille astuce commerciale permettrait de passer en peu d’années d’un tarif de 5€, en vigueur il y a encore moins de 2 ans, à 24 € (3x8) ?

On a vu par le passé que la participation économique accrue du public n’a pas pour conséquence le développement conséquent des moyens des musées qui en ont pourtant bien besoin. En effet, ceux-ci continuent de tirer le diable par la queue puisque l’Etat fédéral a profité de cette aubaine financière pour limiter ses investissements culturels.

Si, fort régulièrement, il est rappelé que la fréquentation du musée Magritte s’avère être un succès sans précédent, est, par contre, passé quasi inaperçu - lors de la présentation du bilan marquant le premier anniversaire de ce musée - le fait que, durant la même période, on a comptabilisé près de 15 % en moins de visiteurs dans les autres bâtiments des MRBAB, c’est-à-dire essentiellement dans les musées d’art ancien et moderne. A force de vedettiser un seul artiste (et, bientôt peut-être, une époque), on peut éloigner le public de la découverte de la culture dans sa diversité. Cette hausse de tarif influe aussi dramatiquement sur la manière d’appréhender un musée : puisque c’est cher, on tente de tout voir en une visite, et on ne retourne plus plusieurs fois dans la même institution. Un acte de consommation rapide, et sans doute plus superficiel, prend le pas sur des visites davantage contemplatives.

En période de crise économique aiguë, est-il normal de rendre si cher l’accès de tous à l’art ? On "change de catégorie" : après la longue période gratuite, on est en train de passer de l’équivalent du prix d’une place de ciné-club ou du musée du cinéma, à, au moins, celui d’un ticket d’un méga complexe cinématographique ! Et même pas pour la visite d’expositions événementielles coûteuses à produire ! Il s’agit ici simplement de permettre au public d’avoir le droit de contempler le patrimoine qui est censé lui appartenir.

Nous demandons donc que, dans les plus brefs délais, la tarification du musée d’art ancien soit ramenée de 8 € à 4 €. D’ailleurs, pareille évolution doit être possible puisque d’autres institutions agissent bien différemment. En Bretagne, Le musée des Beaux-Arts de Rennes fut également en travaux de mars 2008 à février 2010. La fermeture a porté sur la totalité du 1er étage qui accueille l’ensemble de la collection permanente des peintures (Georges de La Tour, Jordaens, Rubens, Gauguin, etc.). En période normale, le ticket aurait coûté 4,45 €. Durant les travaux, il fut ramené à 1,05 €. N’est-il pas temps de prendre exemple sur pareille pratique démocratique ?


Bernard HENNEBERT Coordinateur du site consoloisirs.be Auteur de “Les musées aiment-ils le public ?” (2011, Editions Couleur Livres)