La journée des bonnes nouvelles

Ce 17 mai, jour de la Saint-Pascal, est aussi celui de la journée sans mauvaises nouvelles. A quoi ça sert d'annoncer les trains qui n'arrivent pas à l'heure? Faire peur. La peur est très utile au pouvoir. Une opinion de Patricia LE HARDŸ

La journée des bonnes nouvelles
©Julie Graux

Ce 17 mai, jour de la Saint-Pascal, est aussi celui de la journée des bonnes nouvelles. Sur un plan symbolique, les références à la Pâque et à l’évangile (traduit du grec par bonne nouvelle) ne sont pas fortuites. En effet, cette journée est née du désir d’un passage, de la rive des croyances et passions qui enchaînent à celle de l’élan vital re suscité.

Dans ce sens, sont bonnes, les nouvelles qui libèrent ceux qui les reçoivent et leur permettent d’habiter, enfin, une terre d’abondance. Or, force est de constater que nos récits médiatiques actuels sont "riches" de ce qui divise et sépare les hommes, et pauvres, de ce qui les unit.

Les observateurs et experts aiment à répéter qu’un train à l’heure, ce n’est pas une information. Est journaliste celui qui couvre l’extra-ordinaire. Couvrir ? N’est-ce pas plutôt dé couvrir, le rare, le précieux, l’exception, qui devrait être au cœur de cette profession ?

Au lieu de quoi, le doute, la polémique, le négativisme, l’omniprésence de la peur, la haine, la mort, l’amplification du pire de l’humain, son exploitation même, fondent son commerce. Comme si, par delà les nuages, le soleil ne brillait pas ; comme si la recherche de notre ressemblance n’était pas vitale. Il y a cependant une nouvelle extra ordinaire que nous partageons tous et qui, faute de nous être transmise par les médias, couvre qui nous sommes au profit de qui nous ne sommes pas.

La Une du jour, c’est que nous avons tous une identité fictive. Dans son livre, "L’espèce fabulatrice" (Babel édition), Nancy Huston dresse l’inventaire. Première fiction : notre nom. Nous n’avons pas un nom qui serait vraiment nous. C’est le sens du mot autonomie d’ailleurs : avoir la capacité de se nommer soi-même. Très tôt, nous apprenons à habiter notre nom. Après, nous apprendrons à habiter notre lieu de naissance, notre généalogie, notre race, notre religion, notre affiliation politique.

La langue a rôdé les circuits de l’hémisphère gauche de notre cerveau et, pour le reste de notre vie, ont été élaborés des idées-opinions-jugements-perceptions que nous considérerons dorénavant comme notre moi. Grâce à nos parents, les premiers à nous avoir parlé, nous avons entendu et engrangé des histoires dont la fonction primordiale est l’inclusion et l’exclusion. "Le nous s‘instaure par le récit bricolé du passé collectif", explique Nancy Huston. La fierté est le liant. "Trop ou trop peu conduit à la violence, par ailleurs chérie pour elle-même car elle est créatrice d’événements cad d’histoires cad de sens".

Quelle est la véritable histoire de notre famille, de notre pays ? Nous n’en savons rien. Ce que l’on nous apprend n’est pas du réel mais de la fiction. Les faits ont été soigneusement sélectionnés et agencés pour aboutir à un récit cohérent et édifiant.

Il nous est impossible de les appréhender et de relater sans les interpréter. "Etre juif est une fiction, être chrétien, être musulman, être hindou Fictions toutes. En soi, aucune n’est bonne ou mauvaise. Mais : les bons juifs et les mauvais musulmans : fiction néfaste. Les bons musulmans et les mauvais juifs : fiction néfaste. Guerres et massacres garantis".

Le bon samaritain par contre est une fiction faste. C’est une histoire qui, se présentant comme une histoire, contient une vérité : il nous est loisible de nous identifier à la souffrance des autres, et pas seulement des nôtres. La pensée structuraliste fait partie intégrante de notre culture et de notre langage. Nous avons construit de nombreuses façons d’observer le monde et nous-mêmes et nous nous y sommes tellement habitués que nous avons oublié que ce n’était que des constructions.

Les "pratiques narratives" sont issues du non-structuralisme et orientées vers les solutions. Selon cette approche positive de la vie, les réalités sont constituées à travers le langage et maintenues à travers des histoires. Le praticien narratif cherche à comprendre l'influence de certaines histoires dominantes sur la personne et tente avec lui d’en créer de nouvelles qui favoriseront de plus grandes possibilités dans sa vie.

La pensée non-structuraliste invite à questionner l’objectivité, l’expertise, les pratiques d’interprétation, les idées pré-conçues, les présupposés qui peuvent être véhiculés par le langage que nous utilisons. "Elever ce pays en élevant son langage". L’ambitieuse formule est d’Albert Camus dans un éditorial de "Combat" daté du 31 août 1944. Une citation qui, pour Edwy Plenel, fondateur du journal en ligne "Mediapart", donne la vision subversive d’un journalisme tirant le débat vers le haut, bousculant son public en lui apportant des nouvelles qui le font évoluer.

La presse qui annonce la pluie pour la faire venir ou qui modifie son contenu pour faire de l’audimat est loin de cet idéal. Mais, il se pourrait que le public se lasse d’un miroir où l’image du monde est tronquée, où l’autre versant de l’existence, le pôle positif, brille par son absence.

Par ailleurs, Patrick Lemoine, médecin psychiatre et auteur, notamment du "Mystère du nocebo" (édition Odile Jacob) nous prévient : nous n’avons pas été conçus pour vivre dans un village grand comme le monde. Le stress provoqué par les médias qui nous bombardent en boucle de laideur et vilenie, aliène notre système immunitaire et favorise toutes sortes de maladies. Il n’est pas loin le moment où le médecin de famille prescrira le sevrage du consommateur surinformé !

Lorsque nous apprenons que notre sécurité est menacée, nous sommes prêts à croire sans réserve à des fictions qui vont renforcer notre "identité" et, au lieu de vivre, nous nous trouvons dépouillés de notre puissance créatrice, nous "sur vivons". "Il y a des jours où in-former est de la même famille que le mot in-valider", remarque Sylvie Lausberg, auteur d’une "Histoire de la Belgique pour les snuls" (édition Le bord de l’eau), une histoire de Belgique qui remet l’église au milieu du village.

A la question : à quoi ça sert les mauvaises nouvelles ?, la réponse de la psychanalyste est : "Faire peur. La peur est très utile au pouvoir". Faire échec à la subversion donc. C’est vrai que la mort des autres nous rassure, nous sommes là, nous. Vrai que, dans une société sous anti-dépresseurs comme la nôtre, réinterpréter son regard à soi et au monde, se projeter, donner cours à une parole libre, sont des exercices angoissants.

Le chemin de la santé passe cependant par la compréhension de l’inaccessibilité objective du réel et l’acceptation de ce que le "tout est plus que l’addition des parties". Il s’agit d’expérimenter une nouvelle manière d’être dans un univers qui ne tient que par la force de l’Amour. De décider d’entrer dans le flux de la vie, dynamique et toujours changeante, pour le meilleur. Titre et sous-titre sont de la rédaction


Patricia LE HARDŸ Directrice de l’ASBL L’Atelier des Mots Journaliste indépendante