Une police de proximité, qui s’éloigne de plus en plus

Près d’une décennie après une réforme des polices qui n’en finit pas de se réformer, la "police de proximité" fait l’objet de nombreux satisfecit, mais il est vrai que cette notion est à ce point générale qu’elle permet de justifier a posteriori toute initiative. Pour clarifier notre propos, nous mobiliserons ce qui est devenu un classique. Ainsi, cette dimension de l’activité policière correspond plus ou moins à la "police urbaine", incluse dans la typologie de Monjardet (1996), en complément de la "police de l’ordre" et de la "police criminelle". Selon lui, ses bénéficiaires sont les citoyens qu’il nomme significativement le "tiers absent", alors qu’il s’agirait prioritairement de répondre à leurs attentes, légitimant ainsi l’action policière.

Chef de corps

Claude Bottamedi Zone de police Orneau-Mehaigne

Près d’une décennie après une réforme des polices qui n’en finit pas de se réformer, la "police de proximité" fait l’objet de nombreux satisfecit, mais il est vrai que cette notion est à ce point générale qu’elle permet de justifier a posteriori toute initiative. Pour clarifier notre propos, nous mobiliserons ce qui est devenu un classique. Ainsi, cette dimension de l’activité policière correspond plus ou moins à la "police urbaine", incluse dans la typologie de Monjardet (1996), en complément de la "police de l’ordre" et de la "police criminelle". Selon lui, ses bénéficiaires sont les citoyens qu’il nomme significativement le "tiers absent", alors qu’il s’agirait prioritairement de répondre à leurs attentes, légitimant ainsi l’action policière.

Il nous semble que cette appellation se justifie encore et pleinement, tandis que la dimension "police criminelle" est exacerbée, particulièrement au sein des polices locales. Sans être exhaustif, nous pouvons étayer cette affirmation par quelques constatations.

En écho aux critiques sur la formation policière, l’accent est mis sur les connaissances et compétences dans les matières pénales, sans omettre des aspects techniques, comme la rédaction des procès-verbaux. L’apprentissage de nouvelles manières de faire lors des interventions va jusqu’à tenter de former tous les policiers à réagir à des situations très critiques, comme celles de ce que l’on appelle communément des "tireurs fous". Quant à la "police de proximité", elle fait l’objet de quelques cours théoriques qui déconcertent les opérateurs de base, avides de concret.

Des normes sont aussi définies afin de limiter le temps de réponse aux appels, sous la pression des nouveaux centres de communication et le contrôle de l’Inspection de la police, au détriment d’un travail de fond.

Un autre organe contrôle l’alimentation des banques de données, notamment, la quantité des rapports d’information rédigés et le temps mis à clôturer les procès-verbaux.

Alors que diverses missions initialement exécutées par la police fédérale ont glissé vers la police locale (ex : auditions de mineurs, analyses de données informatiques, certains dossiers financiers, ), se manifeste la crainte que ce mouvement s’amplifie au vu du manque de ressources de la première (ex : participation de la police locale aux missions du laboratoire de police technique et scientifique à Charleroi). Les polices judiciaires, au nom de l’intégration, impliquent d’ailleurs les polices locales dans ce mouvement. Nous noterons aussi qu’à ce glissement entre polices, s’ajoute un glissement de certaines tâches des parquets vers la police locale, sous le nom diversement décliné de "travail policier autonome", alors qu’elle est déjà surchargée de dossiers judiciaires.

Au niveau de la politique criminelle, il convient de noter que les plans de sécurité, notamment le plan fédéral, mettent l’accent sur des phénomènes criminels. Ils invitent les polices locales à s’investir dans la lutte contre le crime, plutôt qu’à résoudre les conflits de voisinage Cette injonction du haut ne rencontre guère de résistance car elle satisfait la hiérarchie policière, plus à l’aise avec des activités quantifiables, et le policier lambda à la recherche de la "belle affaire", seule activité qu’il estime véritablement noble et digne d’intérêt. Cette conjonction d’intérêts renforce le mouvement vers la "haute police". Il faut aussi reconnaître que la multiplicité des missions de la police locale conjuguée au principe de l’économie des ressources, la pousse à définir comme "priorités" ce qui est encouragé institutionnellement, de l’intérieur et de l’extérieur.

Enfin, sur un plan réglementaire, les initiatives favorisant la lutte contre le crime sont pléthoriques : circulaires, arrêtés royaux, etc.

Les dimensions du travail policier énoncées en incipit ne s’excluent pas même si elles sont parfois antinomiques. Il semble toutefois que les attentes des citoyens, certes plurielles voire contradictoires, au cœur de la légitimité de l’action policière, ne constituent pas la véritable priorité, ce qui s’inscrit en dissonance à de nombreux discours. Que ces attentes s’appellent avec plus ou moins de bonheur des "incivilités", des "conflits de voisinage" voire du "dérangement public", elles n’occupent pas le haut des politiques policières locales, dans les faits.

La promotion d’une police de proximité demande donc que l’on abandonne les incantations pour favoriser l’action. Il convient que la politique policière locale, favorisant ce type de police, soit soutenue par de nouveaux dispositifs et que des réglementations adéquates soient adoptées, notamment dans le cadre des matières relevant du niveau fédéral. Placer le citoyen au centre des préoccupations suppose aussi qu’on lui donne de la voix et qu’il soit impliqué dans des forums hybrides (Callon, 2001) réunissant décideurs, experts et profanes (citoyens).

Sur le plan de la formation, de nouvelles manières de faire doivent être enseignées, en favorisant le niveau opérationnel. Enfin, l’institution policière devra créer les conditions d’une valorisation, notamment de l’ordre symbolique, des actions relevant de la dimension "proximité" du travail policier.

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