L’immersion est en danger

Depuis 5 ans, des directions de Bruxelles et du Brabant wallon ont décidé d’unir leurs énergies et expériences, dans l’aventure de l’enseignement en immersion.

Claude Voglet, directeur au Collège Saint-Pierre (Uccle); Jean-François Nandrin, directeur à l’Insti
L’immersion est en danger
©D.R.

Pour les directeurs d’écoles avec immersion,

Depuis 5 ans, des directions de Bruxelles et du Brabant wallon ont décidé d’unir leurs énergies et expériences, dans l’aventure de l’enseignement en immersion. (1) Le premier souci était la nécessité d’ouvrir ce projet au plus grand nombre en veillant à une information claire sur la nature et les exigences de cette démarche, aujourd’hui largement préconisée suite au rapport sur les inspections en Communauté française (01/2011). Le bilinguisme est en Belgique une nécessité sociale et économique.

A croire certains, "l’apprentissage par immersion linguistique reste un miroir aux alouettes pour attirer un grand nombre d’élèves, une population privilégiée dans des écoles qui veulent redessiner leur profil." (2) La réalité de l’implantation de ce projet est très différente !

Cet élitisme est craint au point de donner l’impression que les chantres de l’égalité veulent plutôt briser le projet (a contrario donc de leurs proclamations sur l’enseignement de qualité pour tous). La réalité de nos divers publics montre qu’ils sont très loin de venir d’une seule classe privilégiée. Des écoles accueillant différentes classes sociologiques organisent avec succès ce projet et l’ensemble de la société bruxelloise est représenté. Le projet ne séduit pas que les classes économiquement, socialement ou intellectuellement privilégiées. L’immersion demande certes un plus grand investissement de l’enfant, mais moyennant un bagage normal - pas à la limite minimale fin des primaires -, beaucoup y entrent avec de réelles chances.

Quand on sait le prix des cours de langues hors de l’école, celui des stages de langues - réservés dès lors aux classes favorisées -, l’immersion est un moyen gratuit et démocratique, peu coûteux pour la Communauté. Elle permet à ceux qui le décident de progresser de manière efficace et rapide dans l’apprentissage d’une langue obligatoire à Bruxelles.

C’est en outre un moyen de s’investir pour des élèves pour qui le programme du 1er degré n’est pas assez stimulant, pas assez substantiel pour ne pas s’y ennuyer (et risquer de décrocher). Cette dimension est non négligeable. Ne parle-t-on pas d’enseignement adapté à chacun ?

Les élèves d’immersion ne sont en général pas les meilleurs au départ, mais on constate souvent qu’ils sont effectivement devenus meilleurs. Si tel est le souhait des pédagogues et des responsables politiques pour toute la Communauté, l’expérience majoritaire n’est pas celle-là; c’est regrettable mais il est responsable et important de le dire. Si l’immersion n’est pas à proposer à tous, elle est peut-être un aspect de cet ascenseur social que notre enseignement souhaite.

Cependant, outre les obstacles idéologiques, il y en a d’autres, très concrets.

Lors d’un appel commun de natifs speakers flamands, réalisé pour l’ensemble de nos écoles les années précédentes, nous recevions plus de 100 réponses; cette année, les candidatures tombent au compte-gouttes. Le Flamand qui enseigne côté francophone doit être naïf ou utopiste, sauf pénurie d’emploi en Flandre : il sera moins bien payé chez nous. La difficulté d’engagement augmente dès lors avec l’augmentation des écoles se lançant dans l’immersion.

Par ailleurs, il y a peu de manuels et d’outils pour l’immersion, et comme les programmes des deux communautés sont différents, il est illusoire de vouloir utiliser un manuel flamand.

La Ministre nous dit que des pourparlers sont en cours en vue de nouveaux accords de coopération. Il existe notamment un projet qui permet ponctuellement un échange temporaire de professeurs mais il est pratiquement peu organisable - d’où le désintérêt des écoles. Une fois de plus, nos deux Communautés vivent comme si elles étaient aux antipodes.

Il y a encore pire - si possible. Au niveau des évaluations certificatives ou externes, l’élève en immersion doit être interrogé en français ! Et en néerlandais, il doit être évalué au niveau d’un cours "normal". Quand on sait qu’en fin de 4e immersion, les élèves réussissent les épreuves d’un cours de néerlandais "normal" de 6e (sans atteindre 90 % évidemment !), on peut s’interroger sur le moyen de maintenir la motivation. L’effort n’est vraiment pas valorisé.

Encore mieux : ce parcours spécifique n’est pas validé ! Après 6 ans dans une langue, l’élève ne recevra aucune reconnaissance officielle. Est-il normal que ce ne soit pas repris sur son diplôme, alors qu’il s’y est investi au même titre que pour l’éducation physique, le latin, les maths - qui y sont transcrits ?

L’importance de l’apprentissage des langues et la place à redonner en priorité au néerlandais en Région wallonne semblaient acquises à la lecture du programme gouvernemental de juillet 2009. Madame Simonet, lors d’un colloque du SEGEC, a semblé soutenir ce projet et même l’encourager, alors que le gouvernement, à sa constitution, était largement réticent, notamment par crainte (non raisonnable) d’élitisme.

Cependant, nous nous interrogeons quant à la réalisation de ces intentions. Le dernier décret Inscriptions refuse de tenir compte de la spécificité de Bruxelles (qui investit énormément d’argent dans les langues, nécessité professionnelle évidente) en refusant d’attribuer un indice composite particulier aux élèves qui ont fait leurs primaires dans l’enseignement flamand (nous ne parlons pas ici des élèves de la périphérie). Le décret induit donc que des élèves en immersion en primaire ne trouvent pas nécessairement de secondaires dans le même projet; il induit aussi que des écoles ne peuvent remplir l’ensemble de leurs places en immersion ! Le suivi administratif et informatique du décret induit que lorsqu’un élève est, en Xe choix, envoyé dans une école, celle-ci ignore s’il souhaite l’immersion. La question a été posée au responsable informatique du Ministère; la réponse a été éloquente quant à l’intérêt réel pour l’immersion : ce problème n’avait pas été envisagé !

En conclusion, l’immersion linguistique, ja zeker, c’est un projet aux atouts démocratiques Pour autant qu’il soit conduit en réelle intelligence avec les gens du terrain et pas uniquement des personnes loin de notre réalité; en intégrant la problématique spécifique de Bruxelles et du Brabant wallon; en diligentant des accords avec la Région flamande. Aujourd’hui, il semble qu’il y ait contradiction entre les effets d’annonce sur la réussite scolaire et l’importance réelle accordée aux langues, sur fond de lecture élitiste contraire à la réalité. Alors que se préparait la version amendée du décret Inscriptions de 2011-12, nous avions déjà rappelé que l’immersion était en danger.


(1) Ce texte s’inspire de l’intervention du directeur Claude Voglet à la Commission de l’Education du Parlement de la Communauté française (24 mai 11). Il représentait le groupe des Directions en Immersion linguistique néerlandais de Bruxelles et du Brabant wallon de l’enseignement libre catholique. (2) Cf. CSS-Educ n°44/décembre 2010 p.12-13-14