Faut-il interdire les rallyes dangereux ?

"L’intérêt du rallye est que c’est lui qui va vers les gens et pas l’inverse. Alors les tribunes, non !"

Entretien: J.Le. et T.Bo.
Faut-il interdire les rallyes dangereux ?
©D.R.

"L’intérêt du rallye est que c’est lui qui va vers les gens et pas l’inverse. Alors les tribunes, non !"

Michel LIZIN

Journaliste spécialisé dans le sport automobile et les rallyes plus particulièrement. Il a également été organisateur de rallyes.

Est-ce que le drame qui a frappé le Rallye du Condroz ce week-end impose, selon vous, une remise en question des rallyes et de la tenue de ceux-ci ?

Non. Ce drame remet certains points de sécurité en question. Mais en pratique, pour ce qui s’est passé ce week-end, il y a une grande part de fatalité. Cela fait près de 40 ans que je suis dans le milieu et on annonçait déjà la mort du rallye avant que je ne commence. Seulement, le rallye s’est adapté à notre société et continue à s’adapter aux événements. Tout en insistant sur la compassion que nous avons vis-à-vis des proches des victimes, le rallye s’est toujours adapté. De plus, on voit bien que le rallye a de l’avenir quand on remarque que Volkswagen a aussi décidé de se donner les moyens de briller en rallye. Et l’investissement de gros constructeurs, s’il est évidemment en partie commercial, se fait aussi dans une optique de développement des technologies liées à la sécurité ou à la miniaturisation de batteries. Et ce dernier exemple revêt de l’importance dans l’optique de l’accélération technologique en matière d’énergies renouvelables.

Mais pourtant, quand on regarde les images du rallye, on voit très souvent des voitures frôler le public. Et on se dit que la “fatalité” est un peu provoquée. Est-il vraiment possible de garantir la sécurité lors d’un rallye ?

Garantir ? Autant que possible. Vous-mêmes quand vous prenez la route, on ne peut pas vous garantir que vous serez en sécurité. Si vous me demandez si on peut garantir le risque zéro, je réponds que non, vu qu’il n’existe pas. Mais pour ce qui est du cas du Condroz, il est victime de sa popularité. En Belgique, on est confronté à un problème de densité. Dans d’autres pays, souvent, comme en Bretagne, on organise les rallyes dans les forêts. Ce qui diminue déjà la fréquentation aux abords des routes. Mais le rallye est avant tout un événement populaire. Et les débordements constatés notamment par les pilotes sont la conséquence du nombre. Une zone qui est sécurisée lorsqu’il y a 20 personnes ne l’est plus forcément quand il y a mille personnes.

Mais cet engouement populaire peut difficilement être endigué à moins peut-être de refouler du public. Peut-on alors plutôt imaginer d’installer des tribunes ?

Ecoutez, l’intérêt du rallye est que c’est lui qui va vers les gens et pas l’inverse. Alors les tribunes, non ! Ce n’est plus du rallye et en plus, cela ne rencontre aucun succès. Plusieurs organisations ont déjà tenté des courses en tribunes dans un cadre fermé mais les gens en voient vite les limites. La question majeure réside plutôt dans la balance à faire entre zones interdites et zones sécurisées. D’abord, il faut évidemment plus de zones interdites, et complètement. Pas, comme souvent, où il y a 10 mètres où le public est autorisé, puis 20 mètres où il ne l’est plus, pour en revenir à une zone sécurisée. Avec l’ultrapopularité des rallyes, ces petites zones interdites sont finalement rapidement envahies par débordement et par effet de masse. Au Condroz, cette mise en place est plus compliquée vu le parcours accidenté. Mais elle peut se faire, avec intelligence. D’ailleurs, je pense qu’il faudrait demander aux pilotes, qui se sont plaints de certains comportements, de faire un travail rétrospectif pour indiquer les zones qu’ils ont jugé trop risquées. Quoi qu’il en soit, le public a envie de voir ces pilotes, mais en toute sécurité, et c’est une question d’encadrement.

Brigitte Simal, ancienne bourgmestre de Viller-le-Bouillet où le rallye du Condroz ne passe plus. (Ecolo)

Pourquoi le rallye du Condroz ne passe-t-il plus à Villers-le-Bouillet ?

Suite au décès d’un jeune spectateur en 2003, j’avais demandé à l’organisateur du rallye du Condroz d’augmenter la sécurité à un endroit en allongeant un rail de sécurité. Il l’a fait en 2004. Mais l’année suivante, en 2005, le rallye n’a plus voulu passer par notre commune. En 2010, l’organisateur a introduit une nouvelle demande parce que ça se passait mal dans une autre commune. Et là, les habitants de Villers n’ont pas adhéré et les pouvoirs publics ont suivi leur avis. Il faut savoir que comme le rallye a besoin de bénévoles, il collabore avec les associations locales qui gèrent les entrées et les buvettes et dont une part des bénéfices retourne au rallye. Nos associations locales et comité des fêtes ont évalué l’intérêt et les désagréments pour la commune pour ensuite décliner la demande. Pourquoi ? Parce que le rallye du Condroz se déchargeait sur les associations de toute responsabilité en cas de dégâts matériels ou dans les cultures.

Un mort, en 2003. Deux morts, en 2010. Faut-il interdire ce rallye du Condroz qui apparaît dangereux ?

Je comprends que c’est une fête et un prétexte à se retrouver mais, en tant que bourgmestre, ce qui m’importait après l’accident mortel de 2003, c’était d’assurer une sécurité maximum. J’avais demandé aux organisateurs des modifications d’infrastructures et l’année suivante, le rallye n’a plus demandé pour passer sur le territoire vu, je crois, mon intransigeance en la matière. Si on organise une compétition de voitures sur la voie publique, nous devrions recréer les conditions de sécurité les plus proches de celles d’un circuit fermé. Ici, un film plastic rouge et blanc pour baliser ne suffit pas. Soit on met des choses en place pour sécuriser les gens et les biens – et cela va coûter évidemment –, soit l’organisateur s’abstient ou le bourgmestre ne l’autorise pas sur son territoire. Maintenant, sachez qu’à Villers-le-Bouillet, on a investi dans d’autres types de manifestations comme le Tour cycliste de Wallonie ou voici quinze jours un petit rallye sprint bien sécurisé.

Les règles actuelles ne suffisent-elles pas ?

La zone de police prend en charge la sécurité et les membres de la police doivent être à disposition mais il faut davantage de moyens humains et matériels pour canaliser le public. Il n’y a pas assez de stewards et de bénévoles habilités à imposer des règles à un public très indiscipliné. Ces stewards sont de bonne volonté mais n’ont aucune autorité. Il faut ensuite délimiter plus fermement des endroits où les spectateurs sont autorisés et d’autres non. Et si les distances imposées par rapport à la route sont trop longues, le public ira ailleurs. Mettons donc en place des tribunes où la vision est correcte et à bonne distance de la route pour la sécurité.

Lorsque des spectateurs sont tués dans une zone sécurisée, le bourgmestre ou l’organisateur du rallye sont-ils responsables ?

Je ne sais pas, je ne suis pas juriste. On dit que c’est un accident. Je crois que l’organisateur a suivi les règles demandées et le bourgmestre aussi. Sans doute y a-t-il une coresponsabilité morale. Maintenant, toute activité comporte des risques. A nous tous – dont le public – de les mesurer et de veiller à certains comportements. Et comme c’est la fête, des gens boivent et cela peut devenir vite incontrôlable. Alors limitons au maximum les risques, quitte à ce que l’investissement soit plus élevé. Mais qui va payer ?