L’impardonnable

"Des leaders irresponsables affirment aux jeunes que leur ennemi c'est l'ULB". Une opinion de Guy Haarscher, Chroniqueur.

L’impardonnable
©Alexis Haulot

On a beaucoup insisté ces derniers jours sur le tort causé à l’ULB et au principe de la liberté d’expression par la censure dont a été victime Caroline Fourest. Mais les dégâts portent bien plus loin. Certes, la volonté d’un groupe minoritaire d’interdire tout débat qui aurait le malheur de lui déplaire porte fondamentalement atteinte aux valeurs du libre examen et à l’éthique de la discussion. Mais d’autres dommages collatéraux n’ont pas suffisamment été mis en évidence.

Caroline Fourest devait débattre avec Hervé Hasquin de l’extrême droite, et en particulier de la stratégie de "dédiabolisation" mise en place par Marine Le Pen, visant à rendre le FN fréquentable. Le livre de Caroline Fourest, qui formait la base de la discussion, constitue une déconstruction systématique des positions adoptées par la fille de Jean-Marie Le Pen. Il démontre tout d’abord, en ces temps de crise, l’inanité de ses positions radicalement protectionnistes en matière économique.

Le livre met également à jour de façon circonstanciée les composantes de la base militante du FN. Une partie, attachée au vieil antisémitisme qui a toujours constitué le fonds de commerce du Front, en vient, par haine d’Israël et des Juifs, à conclure des alliances douteuses avec l’islamisme le plus radical ou avec d’autres prétendues victimes du "système américano-sioniste". Dieudonné incarne bien cette tendance. Ce dernier est un ami de Le Pen et de Faurrisson le négationniste (d’ailleurs, l’initiateur de la "Burqa pride" a manifesté à son égard une complaisance certaine). Une autre partie des militants, viscéralement antiarabe et antimusulmane, suit Marine Le Pen dans sa tentative de séduire la communauté juive : les ennemis de mes ennemis sont mes amis.

Mais surtout, Caroline Fourest a commencé le débat en critiquant point par point la haine des musulmans qui caractérise les positions de Marine Le Pen. La journaliste a, pour ceux qui connaissent son œuvre et son action, mille fois dénoncé l’amalgame entre la lutte (légitime) contre les intégrismes et la stigmatisation de toute une communauté (d’ailleurs très diverse). On peut apprécier de multiples manières sa controverse avec Tariq Ramadan, qui a d’ailleurs lui-même condamné l’acte de censure du mardi 7 février. Elle n’a jamais refusé d’en débattre, notamment avec l’intéressé lui-même.

Les fauteurs de trouble nous ont privés d’un débat d’intérêt général. Ils ont offert un cadeau inestimable à l’extrême droite, qui ne craint rien de plus que la mise à nu des escroqueries intellectuelles dont elle se rend quotidiennement coupable. Mais il y a pire encore. Certains leaders irresponsables répandent des rumeurs, affirment à des jeunes effectivement victimes de discriminations quotidiennes que leur ennemi, c’est Caroline Fourest, l’"islamophobe".

L’inverse exact est vrai, mais lequel de ces censeurs avait-il lu une ligne de ses livres, ou écouté un instant ce qu’elle avait eu le temps de dire avant d’être interdite de parole ?

L’impardonnable, c’est de manipuler des jeunes confrontés au chômage et à la discrimination en leur faisant croire que leurs ennemis sont l’ULB et une journaliste qui a le courage de vouloir mener de front la lutte antiraciste et le combat anti-intégriste, condition nécessaire du vivre-ensemble. Ce vivre-ensemble que mettent radicalement en péril ceux qui donnent des musulmans une image faussée et détestable en justifiant leur attentat contre la démocratie par une accusation d’islamophobie totalement infondée, mais qui se nourrit de la peur, du ressentiment et de l’ignorance.


Marcourt laisse à l'université le soin de régler le problème Le ministre de l'Enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Jean-Claude Marcourt, laisse à l'Université Libre de Bruxelles (ULB) le soin de régler le problème qui s'est posé après l'interruption de la conférence de la journaliste française Caroline Fourest la semaine passée. "Je reste atterré par ce qui s'est passé", a souligné M. Marcourt, en réponse à des questions d'actualité des députés Richard Miller (MR) et Jean-Claude Defossé (Ecolo), tout aussi consternés que le ministre. Le ministre a pris contact avec le recteur de l'ULB après l'incident. Il lui a toutefois paru opportun de laisser à l'université le soin de régler le problème. A ses yeux, une "intrusion politique" n'est pas indiquée dans ce débat.