Comment la Curie règle ses comptes

De nombreuses portes se sont refermées sur les espoirs nourris par Vatican II.

Comment la Curie règle ses comptes

Francis MARTENS

Psychologue, anthropologue et psychanalyste. Président de l’Association des Psychologues praticiens de formation psychanalytique de Belgique (APPPsy) et du Conseil d’éthique de l’Association des services de psychiatrie et de santé mentale de l’Université catholique de Louvain (APSY-UCL).

A l’heure - surréaliste - où ceux qui n’ont cessé d’en miner l’esprit, l’élan, les acquis, s’affairent à célébrer le demi-siècle du concile Vatican II, il vaut la peine de dire un mot d’un de ses ouvriers de l’ombre. D’autant plus que cet ardent liturgiste fut lui-même une victime collatérale - en tout point exemplaire - des règlements de compte postconciliaires.

Ceux-ci ne cessent, depuis Paul VI, d’empêcher tout véritable renouveau. L’Eglise, autrement dit, persiste à manifester moins de répulsion pour les curés pédophiles que pour les prêtres mariés, et plus de miséricorde pour l’extrême droite que pour la théologie de la libération.

Qu’on pense à l’affection constante témoignée, par Jean-Paul II, au père Marcial Maciel (Mexique) : fondateur certes d’une pépinière de séminaristes à l’ancienne (la "Légion du Christ"), mais aussi financier douteux et abuseur compulsif aux agissements dénoncés, avec tout autant de constance, depuis 1948 - notamment par un évêque.

Qu’on pense à l’élévation au rang de cardinal, en 2001, d’un archevêque membre de l’Opus Dei, partisan de la peine de mort et considérant les droits de l’homme comme "une idiotie" - ceci précisément au Pérou, terre de naissance de Gustavo Gutiérrrez, le père de "la théologie de la libération". Qu’on pense aux sanctions toujours infligées aux théologiens de l’ouverture, tels Leonardo Boff et Hans Küng, alors qu’on efface l’ardoise de rebelles radicaux, et rouvre la porte aux amis excommuniés de Monseigneur Williamson (un négationniste pur jus).

Qu’on pense enfin à la prompte canonisation (2002) du fondateur de l’"Opus Dei", Josemaria Escrivá (décédé en 1975), alors que les chrétiens de base attendaient Jean XXIII (mort en 1963) et le voulaient même " Santo subito ! " La bureaucratie ne leur concéda, en 2000, qu’une molle béatification. Depuis la décision souveraine de Paul VI de ne mettre en débat ni la contraception ni le célibat des prêtres, et au fil d’une politique de nominations aussi musclée qu’orientée, les portes n’ont cessé de se refermer sur les espoirs nourris par Vatican II.

L’éjection en 1967, par un ukase romain, de dom Thierry Maertens de la direction de la revue "Paroisse et liturgie" constitue un épisode significatif de cette reprise en mains. C’est dire que la mort paisible de cet ancien bénédictin de Saint-André-lez-Bruges, le 6 septembre 2011, ne fit pas vraiment la "Une" de "L’Osservatore Romano".

Pourtant, si l’un des premiers enjeux du concile fut la remise en chantier de la liturgie, un des artisans les plus influents de cette rénovation fut bien le liturgiste de Bruges. Non seulement à travers ses écrits - diffusés à l’époque dans toute la francophonie chrétienne et au-delà - mais dans la mise en œuvre sur le terrain de ce travail de spiritualité et de pensée. Cette activité devait bientôt s’inscrire dans les travaux conciliaires quand le cardinal Lercaro, archevêque de Bologne, demanda à Thierry Maertens de faire partie de la "Commission générale de pastorale", mise en place pendant le concile afin de concrétiser la "Constitution sur la liturgie".

La parenthèse conciliaire refermée, le temps néanmoins vire rapidement à la pluie. Par un jour sombre de mars 1967, se présente à l’huis de l’abbaye le personnage étrange de Monseigneur Annibale Bugnini.

Doté d’un prénom conquérant, ce prélat était à l’époque secrétaire de la Commission pour la liturgie et rédacteur en chef de la revue "Ephemerides liturgicae". Bien des années auparavant, le pape Pie XII l’avait chargé en secret de préparer une réforme de la liturgie. Or, ce fonctionnaire de la Curie avait été doublé dans ce travail par le concile Vatican II (1962-1965).

De plus, sa messe expérimentale en italien n’avait pas convaincu ses camarades. C’est donc un homme privé de lauriers et dont on devine l’amertume, qui se présente pour enjoindre à un dangereux rival de quitter sur l’heure, sans appel ni discussion, la direction de "Paroisse et liturgie".

La blessure ne fut pas sans conséquences. Avec l’accord du Père Abbé - lui-même démuni face à la Curie - l’ex-directeur part pour l’université Laval (Québec) où il enseignera d’abord en théologie - avant d’en être écarté à nouveau par la hiérarchie - puis en anthropologie, pour se consacrer à l’analyse des rites d’où qu’ils soient, en se détachant peu à peu d’une institution qui l’avait quitté plus qu’il ne l’avait quittée.

Comment, dans un monde marqué par les idéaux démocratiques, la transcendance incarnée dans la liturgie peut-elle s’accommoder de moins de "paternance" et de plus de "fraternance" ? Telle fut la question - insupportable ? - mise en œuvre au fil des pages de la revue.

En 1963, le concile accepte officiellement que la messe soit célébrée dans la langue du peuple et face à lui. En 1964, paraît le "Missel de l’assemblée chrétienne, présenté par l’abbaye de Saint-André", conçu et préfacé par Thierry Maertens. Il est rare, sans doute unique, qu’un missel devienne en quelques mois un best-seller ! " Les réformes liturgiques qui ouvrent une porte plus large à la langue vivante , prévenait le maître d’œuvre, risquent de rester lettre morte ou d’entraîner une profonde décadence liturgique si elles ne sont pas appuyées par un certain approfondissement culturel. Le Missel de l’assemblée chrétienne a le propos de figurer dans la liste de ces moyens de culture."

Pour en avoir le cœur net, tournons ses pages jusqu’au Sanctoral : cette évocation quotidienne de grandes figures chrétiennes. Au 6 mars, il est fait mémoire de Perpétue et Félicité, deux saintes plutôt perdues de vue, et on peut lire ceci : "

Le récit du martyre de ces deux Africaines, l’une appartenant à la noblesse, l’autre au monde des esclaves, est une des plus belles pages de l’antiquité chrétienne. Nous associerons notre prière à la leur pour cette ancienne terre chrétienne d’Afrique du Nord aujourd’hui hermétiquement fermée au christianisme.

" Le paragraphe s’assortit d’une remarque : " En Tunisie, au Maroc et en Algérie, la présence chrétienne n’est pratiquement assurée que par des Européens. C’est dire qu’il leur faut une solide abnégation pour donner le témoignage d’une religion universelle, ouverte à tous, indépendante des intérêts culturels, économiques ou politiques que l’Europe poursuit dans ces pays. Ce témoignage est d’autant plus difficile que le musulman vit lui-même une religion étroitement solidaire de ses propres activités politiques et nationales. Dans ces pays qui viennent de conquérir leur indépendance en luttant contre l’Europe chrétienne, certains évêques ont souvent pris une position nette en faveur du monde arabe; il est urgent que les chrétiens restés sur place suivent franchement la hiérarchie. "

Inutile d’insister sur l’actualité de ce texte. Ni sur les résistances qu’il peut susciter. On pense aux moines de Tibhirine Dans un ouvrage rétrospectif à paraître - Une liturgie déchantée - l’ancien liturgiste confie à Bruno Roy (université de Montréal) que " le concile débutait sur une équivoque de base : par la réforme de la liturgie avant d’entreprendre une réflexion sur les rapports de l’Eglise avec la culture du monde actuel" .

Il est clair à ce propos que la pédophilie touche à des zones autrement plus sensibles. Vouloir y sensibiliser les séminaristes par de "l’information psychologique" est signe que de ses causes institutionnelles on ne veut rien savoir.