C’est trop injuste!

Avez-vous remarqué à quel point nous sommes focalisés sur tout ce qui touche à la justice? Ce n’est évidemment pas nouveau, mais il semble que nous voulons, plus que tout et plus que jamais, que la justice règne.

C’est trop injuste!

Une opinion d'Armand Lequeux, chroniqueur

Avez-vous remarqué à quel point nous sommes focalisés sur tout ce qui touche à la justice? Ce n’est évidemment pas nouveau, mais il semble que nous voulons, plus que tout et plus que jamais, que la justice règne. Nous serions rassurés de savoir que toujours les méchants sont punis et les gentils protégés, mais justement (!) ce n’est jamais tout à fait le cas et c’est bien ce qui nous insupporte.

Il y a des innocents qui écopent et des mauvais qui jubilent. Ce n’est pas juste ! Les victimes ne veulent pas seulement être dédommagées, mais elles revendiquent haut et fort l’exigence d’être reconnues dans ce statut de victime et semblent n’être jamais rassasiées au niveau de leur besoin de justice. Elles le font bruyamment savoir avec l’appui des médias qui jouent ici pleinement leur rôle d’amplificateurs des émotions communes.

Sur le plan économique et social, nous sommes également très choqués par l’injustice, surtout lorsqu’elle nous concerne personnellement. Nous sommes sans doute moins téméraires que nos aïeux pour monter au créneau en exigeant une plus juste répartition des richesses et une meilleure protection sociale pour tous.

Le temps des grandes manifestations idéologiques semble révolu, mais les revendications sectorielles peuvent toujours nous mobiliser si notre intérêt particulier se confond avec celui de notre corporation. Nos combats nombriliques et individualistes ont toujours un bel avenir devant eux. Ma justice et mes droits : telle est notre revendication prioritaire. Elle n’est évidemment jamais pleinement satisfaite. Pourquoi sommes-nous à ce point habités par cet inconfortable et diffus sentiment d’injustice? Peut-être sommes-nous collectivement en train de prendre douloureusement conscience que notre condition humaine butte sur un socle irréductible: une injustice fondamentale des situations de fait, qui n’est pas contextuelle, mais structurelle.

Ce n’est pas juste que puissent naître le même jour, dans la même maternité, d’une part un petit prématuré avec une importante hémorragie cérébrale et d’autre part un beau bébé tout rose et tout joufflu. C’est encore moins juste si le premier va rejoindre ensuite sa mère célibataire dans une maison maternelle, alors que le deuxième a déjà sa chambre prête avenue Molière, à Uccle ! Ce n’est pas juste que nos hôpitaux soient remplis de gens qui souffrent et qui n’ont évidemment pas mérité d’y être, alors que d’autres jouissent d’une insolente bonne santé.

Un petit détour par nos cimetières nous apprend vite qu’il n’y a aucune justice dans la distribution de nos durées de vie. Elle n’est pas juste la vie, évidemment. Mais enfin, quoi de neuf ? Nous l’avons toujours su! Certes, mais d’une part nous préférons désormais le vin d’ici à l’au-delà et nous ne croyons plus trop que la justice divine viendra récompenser les bons et punir les méchants. D’autre part, nous n’espérons plus vraiment que les progrès de la science médicale puissent gommer un jour les inégalités physiques et que notre libéralisme triomphant à la sauce sociodémocrate efface demain les inégalités sociales.

Souvenez-vous. La santé pour tous en l’an 2000 ! Tous bilingues en l’an 2000! Pourriez-vous encore croire à de tels slogans ? Notre monde est décidément désenchanté. Alors? Il ne s’agit sans doute pas de nier le sentiment d’injustice qui nous habite, mais bien de le mettre au service des "autres" qui nous entourent et qui, comme nous, ont un besoin vital d’être reconnus à leur juste et infinie valeur.

Ce sentiment est un puissant moteur, qui peut nous mobiliser en faveur d’un monde plus juste, mais il faut sans doute préalablement le déconnecter de notre omphalocentrisme.

Sur le même sujet