Coupable orthographe !

Le SMS, considéré comme un danger pour l'orthographe, fête ses 20 ans ce lundi. A cette occasion, une question se pose: Ne faudrait-il pas simplifier l'orthographe maintenant qu'elle est rectifiée ? Une opinion de Benoit Wautelet, maître-assistant en langue française à la HELHA de Braine-le-Comte.

Coupable orthographe !
©JOHANNA DE TESSIERES

Une opinion de Benoit Wautelet, maître-assistant en langue française à la HELHA de Braine-le-Comte.

L’orthographe est un sujet passionnant et passionnel. Les esprits s’échauffent régulièrement lorsqu’il est question de la rectifier, voire de la simplifier. Il convient donc, de temps en temps, de tenter d’y porter un regard détaché et réfléchi. Le système orthographique français, tout le monde s’accorde pour le dire, est compliqué. Contrairement à ce qui est souvent passé dans les forums, la "nouvelle orthographe" n’a pas simplifié l’orthographe pour faciliter l’apprentissage des élèves : elle a rectifié des erreurs historiquement commises, a tenté de créer des listes, ce qui a eu comme conséquence d’amener à une simplification.

Maintenant que les dictionnaires (dans leurs versions grand format du moins) et le Bescherelle (ô miracle!) se sont enfin mis aux rectifications de l’orthographe, il est peut-être temps de réfléchir à une réforme de l’orthographe dont la simplification serait la cause et non la conséquence. Des chercheurs (dont le linguiste Daniel Luzzati dans "Le français et son orthographe") ont réparti le système orthographique du français dans le Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues (CECRL). Celui-ci classifie les faits de langue en six catégories, allant du plus simple au plus compliqué : de A1 à C2. Il apparait que la plupart des orthographes européennes étalent leurs difficultés de A1 à B2.

Le français a un spectre de difficulté s’étageant jusqu’à C2. Ce constat n’est pas sans incidence. Une récente brochure de la Fédération Wallonie-Bruxelles ("Orthographe : qui a peur de la réforme?") fait utilement le point sur les conséquences pour les usagers d’une orthographe trop compliquée, qui se base sur la mémoire de l’usager plutôt que sur une logique interne facilement décelable. Une orthographe basée sur ce principe phagocyte du temps scolaire, contraint à passer par l’enseignement de la grammaire (la grammaire scolaire a en grande partie été établie pour poser les accords), entraîne un retard dans l’acquisition de la lecture et de l’écriture, met une catégorie d’élèves dans de grandes difficultés (élèves intelligents, mais réputés mauvais orthographieurs), ouvre la voie à un détestable élitisme basé sur les compétences orthographiques et aboutit à une baisse de niveau de la maîtrise orthographique (les études semblent démontrer une baisse des capacités orthographiques, mais une hausse des compétences rédactionnelles!).

Coupable orthographe! L’orthographe du français est donc responsable de bien des maux. Ne faudrait-il pas penser à la simplifier, maintenant que les rectifications de l’orthographe sont peu à peu dédiabolisées? Il s’agirait d’avoir cinq minutes de courage orthographique, comme dirait l’autre. Rassurons les esprits chagrins : il ne s’agirait en rien d’arriver à une orthographe phonétique (quelle ineptie!) coupée de toute étymologie. Il s’agirait de mettre en avant les grandes régularités de l’orthographe française (voir erofa.free.fr) et de simplifier ce qui est répertorié au-delà du seuil B2.

L’orthographe française en serait fortement simplifiée et rationalisée. Cela permettrait à l’enseignement de se focaliser sur autre chose que la grammaire et l’orthographe et ouvrirait la porte à un travail plus approfondi concernant l’apprentissage des stratégies de lecture et d’écriture. En conclusion, simplifier l’orthographe du français permettrait, entre autres, de forger des élèves plus aptes à appréhender le monde dans lequel ils vivent et plus libres face à l’écrit. L’orthographe est morte, vive l’orthographe !