Destexhe, ce Bart t’abat (et Voltaire pleure)

"Alain. Vous publiez une carte blanche sur LaLibre.be, où vous défendez Bart De Wever en attaquant la liberté éditoriale des journalistes. Étrange..." Une riposte salée de Marcel Sel, auteur de l'essai 'Les Secrets de Bart De Wever', suite à la carte blanche d'Alain Destexhe.

Une riposte salée de Marcel Sel
Destexhe, ce Bart t’abat (et Voltaire pleure)
©IPM

Suite au gros succès de la carte blanche d'Alain Destexhe 'La N-VA et les Tigres de papier francophones' sur LaLibre.be, Marcel Sel, chroniqueur et auteur de l'essai 'Les Secrets de Bart De Wever', a souhaité répondre au député MR par une autre carte blanche. Une riposte que LaLibre.be vous propose de découvrir ici.

Alain. Vous publiez une carte blanche sur LaLibre.be, où vous défendez Bart De Wever en attaquant la liberté éditoriale des journalistes. Étrange, parce que vu votre carte de parti, je pensais que vous étiez libéral. Vous savez ? cette doctrine née des Lumières qui place l’individu au centre de la société, qui nous a amené nos droits universels, qui a brandi la liberté d’expression comme la plus grande des vertus. Mais vous défendez Bart De Wever contre les méchants politiciens du PS et le journalistes «de gauche». Comme c’est bizarre. Car Bart De Wever l’a dit dans le Standaard : les Lumières, ce n’est vraiment pas son truc. Il pense que l’homme n’est pas bon par nature et que le nationalisme permet de le structurer — comprenez-vous ce que cette idéologie implique au niveau des libertés ?

Vous prétendez que c’est le PS qui a «fait» la N-VA. On se demande si ce n’est pas l’inverse, tant le parti de Bart De Wever s’acharne depuis près de 10 ans sur le nœud papillon d’Elio Di Rupo, brandissant des chiffres plus que douteux sur les soi-disant transferts. Du reste, le MR, votre parti, n’est pas innocent, que je sache. Il siège au gouvernement belge depuis plus d’une décennie. Ignoriez-vous que la N-VA prétend être soumise au joug insupportable du gouvernement fédéral, dont votre ancien président de parti n’est rien de moins que ministre des Affaires étrangères ? Pire : le MR a été au gouvernement wallon de 1981 à 1988 et de 1999 à 2004. Au cours de cette dernière période, le PIB par habitant wallon a baissé de 72,57% de la moyenne belge à 71,91%. De 2004 à 2009, les «gauchistes» l’ont fait remonter à 72,89%… Autant dire que votre supériorité économique, on ne l’a pas vue. Tout ce qu’on voit, dans votre diatribe, c’est la tentation de vous raccrocher au programme économique de la N-VA, à son néoconservatisme de façade, faisant fi des acquis libéraux, sans jamais tenir compte de son idéologie fondamentale, qui est un nationalisme identitaire. De quoi dégoûter le fantôme de Montesquieu de mettre encore un pied en Belgique. Car jamais, cher Alain, non, jamais une telle idéologie n’a été indolore, quand elle ne fut pas carrément criminelle !

La N-VA continuera à décrire la Wallonie comme le boulet

Et puis, en toute franchise, il n’est pas possible, d’ici 2014, de «redresser» la Wallonie. Et tant qu’elle n’atteindra pas la performance de la Flandre (mais sans ses ports, aéroports, réseaux routiers et ferroviaires extrêmement denses, ça va être difficile…), la N-VA continuera à la décrire comme le boulet dont il faut se débarrasser. Parce que la N-VA croit dur comme fer à la supériorité flamande, au fait que les Flamands ne seront libres que lorsqu’il n’y aura plus un seul francophone dans le pays où ils habitent. À la scission, à moyen terme, de notre pays. Affirmer qu’il suffirait de redorer le blason wallon pour calmer «les Flamands» qui votent N-VA n’a aucun sens.

Vous accusez aussi la presse (francophone) «bien pensante» (manière décidément éculée de décrédibiliser le message de l’autre sous prétexte qu’il ne vous plaît pas — que dirait Voltaire de ce genre de manœuvre ?) de donner des points à Bart De Wever à chaque fois qu’elle le critique. Ah ! mon dieu, c’est vrai ! Il y a au moins 5% de Flamands qui lisent les journaux du Sud ! Gageons que ceux-là auront tous été voter N-VA aux dernières élections. Mais dites-moi, Alain, lisez-vous de temps en temps les journaux du Nord ? Ils ont changé, vous savez !

Oui, la presse francophone a décrié le T-shirt arc-en-ciel. Mais pas plus qu’en Flandre. Et ce qu’on a pu en dire en Wallonie n’a intéressé aucun Flamand, et encore moins les flamingants, trop occupés désormais à se défendre contre — eh oui — des journalistes du Standaard, ou de Knack. Oui, les journaux francophones ont décrié la déclaration honteuse de Liesbeth Homans qui revenait à proposer aux séropositifs de choisir entre le retour «volontaire» (et le droit à l’antirétrovirus) ou l’absence de soins, susceptible d’entraîner la mort. Je vous rappelle, docteur Destexhe, aux bons souvenirs du serment d’Hippocrate. Je vous rappelle, député libéral Destexhe, aux droits de l’Homme et particulièrement de l’homme malade. Et j’ajoute que le débat qui a suivi cette déclaration, invraisemblable dans un État de droit, ne s’est pas tant animé en Wallonie, une fois encore, mais a bien déchiré la Flandre. Une carte blanche parue dans le Standaard accusait pratiquement Homans d’homicide par négligence. Ça, je ne l’ai même pas lu dans Le Soir ou La Libre !

Quant aux déclarations politiques musclées, oh ! que je les regrette comme vous ! Mais vous êtes (très) mal placé pour en parler. Votre vigne amère pousse sur un sarment d’hypocrite. Car vos diatribes contre les autres partis ne sont pas tristounettes. Vos simplifications contre les élus musulmans sont même inexcusables («forcenés communautaristes bruxellois», osez-vous !) Le lien insensé que vous établissez entre Paul Magnette et le stalinisme sous prétexte que les deux auraient pour hymne l’Internationale est juste délirant ! Bien sûr, les politiciens feraient mieux de ne plus commenter les innombrables provocations du président de la N-VA. Ils feraient même beaucoup mieux, tous, vous inclus, de cesser de s’insulter, surtout quand ils gouvernent ensemble au fédéral. La zizanie que ça provoque, et que vous contribuez à provoquer, voilà de quoi réjouir Bart De Wever ! Et désorienter l’électeur.

Vous trouvez aussi que le nouveau bourgmestre d’Anvers n’a pas eu tort de qualifier de «gratuites» les excuses de Patrick Janssens pour la déportation des Juifs anversois. Pourtant, quand Chirac s’est excusé pour le Vel d’Hiv, une horreur similaire, on ne vous a pas entendu crier «c’est un acte gratuit» ! Vous n’auriez pas osé. Vous auriez immédiatement été accusé, à raison, d’antisémitisme. Mais il y a l’exception Bart De Wever. Lui pourrait donc tout se permettre, et ceux qui réagiraient seraient des idiots utiles. Et vous vous en prenez donc à Pierre Mertens qui aurait, selon vous, collé un procès à Bart De Wever. Comment, vous ne saviez pas ? C’est Bart De Wever, apôtre d’une soi-disant liberté totale d’expression (quand il s’agit de son parti uniquement) qui a poursuivi Pierre Mertens, et sans succès !

Alain, vous omettez l'Anschluss...

Vous ne dites rien non plus des attaques régulières de la N-VA contre les Wallons, soi-disant collaborateurs impénitents, drogués à l’argent, qui n’ont qu’à tendre la main pour recevoir les euros flamands. Vous omettez les mots «Anschluss» ou «génocide culturel» utilisés par d’éminents N-VA envers les Bruxellois, dont vous êtes. L’insulte ne serait-elle autorisée que lorsqu’elle vient de Flandre nationaliste, cher Alain ? Et bien sûr, vous ferez silence lorsqu’une fois de plus, Geert Bourgeois, ministre N-VA, refusera de nommer les bourgmestres démocratiquement «élus» de la périphérie sous prétexte qu’ils ne sont pas «bien intégrés».

J’imagine — et c’est un procès d’intention de ma part — que vous en viendrez demain à clouer au pilori des journalistes de Knack, du Standaard, de Humo, et le regretté Patrick De Witte (P-Magazine - auteur de satires virulentes contre la N-VA) pour avoir osé lever le voile sur un parti nationaliste et sur les dérives qu’une telle idéologie peut entraîner. Et ce faisant, vous nous aurez démontré que s’il y a bien une doctrine qui vous semble étrangère, c’est le libéralisme. Je ne conclurai donc pas ce billet sans vous donner quelques conseils littéraires afin de vous permettre de retrouver le digne chemin de l’idéologie fondamentale de votre parti. En vrac, Montesquieu, Voltaire, Rousseau… Allez. Courage. Vous y arriverez. Et surtout, bonne lecture !

Marcel Sel

— Alain Destexhe (@Destexhe) 26 février 2013

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