L’ami juif

Notre solidarité légale et morale avec les Juifs d'Europe doite être sans faille. par considération des exigences de l'Etat de droit, l'un de nos derniers biens communs. Une opinion de Drieu Godefridi, chroniqueur.

L’ami juif
©Philippe Fauvel
Une chronique de Drieu Godefridi

Qu’un consultant belge se fasse traiter d’"ordure sioniste" ("La Libre", 14 février) au prétexte d’une critique, plutôt grossière et maladroite, de la situation en Egypte n’étonne plus personne. Que son contempteur soit un député du Parlement bruxellois, à peine davantage. Tout cela est monnaie courante.

L’information réside dans l’impunité dont jouit, au sein de son parti, ce député, qui ne cesse de se féliciter publiquement de la justesse de son combat contre l’ordure sioniste. Quelle ironie que ce député soit l’un des héritiers politiques de Philippe Moureaux, "père" de la loi belge contre le racisme.

La probabilité pour un Juif, en France, de faire l’objet d’une agression physique à caractère raciste est deux cents fois supérieure à la probabilité qu’un musulman ne soit victime d’un acte comparable. Ces chiffres sont ceux du ministère français de l’Intérieur pour 2012, pondérés des volumes de populations estimés. En données brutes, pour 2012 : 175 agressions racistes contre des Juifs, 9 (neuf) agressions racistes contre des musulmans (source : Europe1, 20 février 2013).

Le cas Mohamed Merah n’est que la version paroxystique d’un phénomène qui, en Europe, monte en gamme. En doutez-vous ? Entrez "juif" sur le réseau social Twitter, et bienvenue dans la réalité. La plupart de ces agressions ne s’embarrassent d’aucun motif : le Juif est agressé parce qu’il est juif, et cette circonstance se suffit à elle-même.

Lorsque des "arguments" sont avancés, ils s’articulent au poncif de la "double allégeance" supposée de tout Juif. La double allégeance est l’idée qu’un Juif peut être citoyen d’un Etat x ou y mais que, toujours, il reste viscéralement solidaire d’un autre État : Israël. La double allégeance relève du concept de responsabilité collective qui dénote, comme le notait Sartre dans ses "Réflexions sur la question juive", un sens primitif des responsabilités. Ainsi la double allégeance permet-elle de traiter un Européen juif comme un soldat de Tsahal (l’armée d’Israël), en tout cas un complice. L’abattre devient légitime, mieux : son humiliation est une revanche sur les souffrances du peuple palestinien.

Il n’est pas jusqu’au royaume des lettres qui ne voit se lever une légion d’intellectuels ne faisant guère mystère de l’hostilité que leur inspirent les "sionistes" en général et les intellectuels juifs français en particulier. Qu’un intellectuel juif se hasarde à évoquer les intérêts légitimes d’Israël, et son horizon se barre, sur les réseaux sociaux, d’un tsunami de messages haineux dénonçant, au mieux, sa double allégeance.

Il n’aura échappé à personne que cette pensée est celle de la guerre civile. S’en prendre à des innocents - souvent des enfants, des adolescents - au prétexte d’une allégeance supposée, est une pensée de l’ennemi objectif, de type schmittien, qui est de nature à menacer la stabilité de tout Etat démocratique. Car, tôt au tard, l’agressé devient agresseur - les Juifs sont assez nombreux, notamment en France, pour ne pas se résoudre à l’agression sans broncher -, et s’enclenche une mécanique démoniaque.

Notre solidarité légale et morale avec les Juifs d’Europe doit être sans faille. Non pas en raison d’une prédilection subjective, d’une dette historique ou de je ne sais quel autre motif sentimental, mais par considération des exigences élémentaires de l’Etat de droit, l’un de nos derniers biens communs. Toute autre politique que la tolérance zéro, dans le domaine des agressions antisémites, quels que soient les cache-sexe absurdes qu’on prend de moins en moins la peine de leur donner, aurait à terme des effets délétères. Je suis Juif.

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