La gauche malade du fric

Dans l’affaire Cahuzac - l’ex-ministre français du Budget qui détient des centaines de milliers d’euros sur le compte d’une succursale d’une banque suisse à Singapour - le pire serait de s’acharner sur un homme en négligeant la face cachée de l’iceberg.

La gauche malade du fric
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Une opinion de Claude Demelenne, journaliste-essayiste. Auteur de plusieurs ouvrages sur la gauche.

Dans l’affaire Cahuzac - l’ex-ministre français du Budget qui détient des centaines de milliers d’euros sur le compte d’une succursale d’une banque suisse à Singapour - le pire serait de s’acharner sur un homme en négligeant la face cachée de l’iceberg. Si elle veut regagner la confiance des milieux populaires, la gauche doit balayer devant sa porte.

Ne pratiquons pas l’amalgame : la plupart des responsables socialistes ne sont évidemment pas des petits Cahuzac en puissance. Ils sont pourtant trop nombreux, parmi eux, à appliquer une rigueur à deux vitesses. Sévère pour le petit peuple. Laxiste quand leur cassette personnelle est en jeu.

L'exemple allemand ?

J’ai toujours été troublé par les choix de carrière de nombreuses grandes figures de la social-démocratie européenne lorsqu’elles quittent la scène politique. Après avoir saccagé le modèle social allemand par ses réformes libérales et promu les mini-jobs à 450 euros mensuels, l’ex-chancelier Gerhard Schröder s’est fait engager par la société russe Gazprom. Il est devenu conseiller de Goldman Sachs, puis de la Banque Rothschild.

A la clé, des rentrées financières de plusieurs millions d’euros. Sans oublier que le camarade Schröder est aussi membre du directoire du groupe pétrolier britannique TNK-BP, ce qui lui assure une rémunération complémentaire de 200 000 euros par an. Quant à Peer Steinbrück, le nouveau candidat chancelier de la gauche allemande - qui fut le père des réformes Schröder - ses besoins financiers n’ont jamais été modestes.

Lorsqu’il était ministre, ledit Steinbrück améliorait ses fins de mois difficiles en donnant des conférences - près d’une centaine pendant son mandat ! - facturées à 7 000 euros. Lorsqu’il ne fut plus ministre, il a revu son tarif à la hausse : 25 000 euros pour chaque causerie.

D'autres exemples européens

Le cas de Tony Blair, qui a transformé le Labour Party britannique en un clone de l’Open VLD, est encore plus interpellant. Outre des conférences monnayées à 50 000 euros pièce, Blair est hyperactif comme consultant tout terrain, depuis qu’il n’exerce plus de fonctions politiques.

Grâce à diverses sociétés portant son nom, distillant moult conseils privés au monde de la finance et à des Etats pas toujours des exemples de vertu démocratique (Blair aurait gagné 1,24 million d’euros en trois heures, en servant d’intermédiaire dans une transaction commerciale impliquant le Qatar), ce travailliste - très - light a accumulé des sommes considérables, au moins 50 millions d’euros.

Plus modestement, feu Karel Van Miert, qui fut président des socialistes flamands et commissaire européen, a aussi bien rentabilisé son carnet d’adresses. Après sa carrière politique, il a siégé dans les conseils d’administration de nombreuses entreprises. Il a aussi travaillé pour Goldman Sachs et Rabobank. Quant à Jean-Luc Dehaene, figure historique du Mouvement ouvrier chrétien flamand, nul n’ignore qu’il s’est enrichi en devenant l’administrateur-sandwich d’innombrables banques et entreprises privées.

Rien d'illégal

Il n’y a rien d’illégal dans les activités très lucratives des ex-stars de la social-démocratie européenne. Rien de comparable avec les affaires pourries de Bettino Craxi, pape du socialisme italien durant les années 1980, condamné à vingt-sept ans de prison pour corruption, ou les médiocres combines des pieds nickelés du socialisme carolo.

Il n’empêche, comment ne pas s’étonner que de nombreux dirigeants de gauche, sortant de charge le portefeuille bien rempli, n’aient qu’une obsession : faire fructifier leur magot en pantouflant dans les conseils d’administrations des banques et des multinationales ou en jouant les consultants chic et choc au service des puissants de ce monde ? Comment ne pas regretter que pratiquement aucun d’entre eux ne songe à mettre ses compétences au service du mouvement associatif, de collectifs de chômeurs, voire du courant altermondialiste ?

L’idée n’effleure même pas ces gens qui sont devenus des capitalistes rouges, tout en continuant à distribuer des leçons de morale à la terre entière. Dans l’affaire Cahuzac, il n’y a pas que la fraude et le mensonge. Tout aussi grave est la confusion des genres, sinon le conflit d’intérêt. De 1988 à 1991, Jérôme Cahuzac a travaillé comme conseiller au cabinet du ministre socialiste de la Santé, Claude Evin. Il était en charge, notamment, des dossiers liés à l’industrie du médicament.

Lorsqu’il a quitté le cabinet, Cahuzac s’est empressé de monnayer ses talents comme consultant auprès de laboratoires pharmaceutiques dont il était l’interlocuteur lorsqu’il fréquentait les coulisses du pouvoir. Selon le site Mediapart, en quelques années, il aurait facturé, au bas mot, près d’un million d’honoraires à ces labos.

Pas de misérabilisme : un mandataire politique de gauche ne doit pas gagner le salaire minimum pour défendre efficacement ses électeurs défavorisés. Il existe cependant un problème lorsque l’enrichissement personnel paraît être la principale boussole de certains "camarades".

Un socialisme bafoué ?

A force de s’attabler dans les mêmes restos étoilés que les grands bourgeois, de fréquenter les mêmes endroits branchés que les bobos friqués, de faire appel aux mêmes agences de pub que les élites de droite, d’évoluer dans le même monde doré que les tops managers aux salaires mirobolants, l’aristocratie social-démocrate européenne s’est coupée du réel. Elle vit dans sa tour d’ivoire. Plus encore en temps de crise, son comportement s’apparente à un pied de nez adressé aux classes populaires qu’elle prétend défendre.

"Le socialisme est une morale", disait Jean Jaurès. Drôle de morale. La social-démocratie du fric (Blair, Schröder, DSK ), longtemps érigée en modèle par la gauche gestionnaire européenne, a perdu ses repères. Durant les deux dernières décennies, elle n’a cessé d’envoyer des messages calamiteux à ses cadres intermédiaires et autres Cahuzac Boy’s : "Camarades, enrichissez-vous !"

Il est simpliste de hurler au "populisme" lorsque le petit peuple se rebelle contre l’arrogance des élites festoyant dans leur tour d’ivoire. Il est un peu court de traiter d’"irresponsables" les militants de la gauche qui réclament une rupture radicale avec les comportements des nouveaux nababs sociaux-démocrates. Il est consternant d’entendre certains de nos socialistes ironiser sur le "moine soldat" Raoul Hedebouw, porte-parole du Parti du travail de Belgique (PTB) parce qu’il perçoit de son parti un salaire "ouvrier" de 1 500 euros mensuels.

On n’en demande pas tant de la part des gestionnaires de gauche qui ont droit à une rémunération décente. Est-ce pour autant excessif d’attendre d’un parti de gauche qu’il interdise pour ses mandataires tout cumul de rémunérations - on en est loin, au PS ! - et mette au pas ceux qui, dans ses rangs, résistent mal aux tentations de l’argent facile ? Agir de la sorte, ce n’est pas brandir l’étendard d’une pureté dangereuse.

C’est tout simplement renouer avec le message de Jean Jaurès : le socialisme est une morale. Sans morale, comment espérer que les élus de gauche trouvent la force, et plus encore l’envie, de mener une autre politique plus sociale, moins soumise aux diktats d’un capitalisme financier qu’ils prétendent combattre mais dans lequel, finalement, ils vivent bien, en toute quiétude.

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