Faut-il réactiver les centrales de Doel III et Tihange II ?

L’agence de contrôle nucléaire a donné un avis positif pour la réouverture des centrales nucléaires arrêtées il y a quelques mois à cause de fissures découvertes dans les cuves. Une décision qui ne fait pas l'unanimité...

Faut-il réactiver les centrales de Doel III et Tihange II ?
©Christophe Bortels
Entretien, Jean-Paul Duchâteau

L’agence de contrôle nucléaire a donné un avis positif pour la réouverture des centrales nucléaires arrêtées il y a quelques mois à cause de fissures découvertes dans les cuves.

Cette décision est loin de faire l’unanimité. Interviews croisées.

POUR LA REACTIVATION DES CENTRALES

Jean-Pol Poncelet est directeur général de Fomatom (porte-parole de l’industrie nucléaire). Pour lui, aucun doute, les erreurs du passé ont été corrigées et une remise en service des deux centrales nucléaires de Doel et Tihange peut enfin se faire.

Que pensez-vous du feu vert accordé à la reprise des centrales nucléaires Doel III et Tihange II ?

Je pense d’abord que c’est une bonne nouvelle. Pour l’économie belge et sa compétitivité, c’est la poursuite du fonctionnement de machines qui produisent de l’électricité dans de très bonnes conditions. Ça l’est aussi pour la sécurité d’approvisionnement parce que cette énergie est produite en Belgique. Qu’on regarde par exemple au Japon quand ils ont cessé toute production nucléaire : leur balance de paiement s’est trouvée déficitaire du jour au lendemain. Ça l’est enfin pour la communauté industrielle et scientifique belge qui a démontré sa capacité à faire face à un événement important et à mobiliser autour d’elle des ressources nécessaires pour le rencontrer.

Pour autant, toutes les mesures de sécurité sont-elles réunies ?

Connaissant les ingénieurs du secteur ainsi que l’agence de contrôle et ses experts, il n’y a évidemment personne qui a intérêt à prendre des risques inconsidérés. Je crois que les uns et les autres ont fait la bonne analyse, pour tirer ensemble les leçons de ce qui s’est passé et pour fixer les conditions de fonctionnement. J’imagine qu’ils vont suivre de très près le redémarrage qui va prendre du temps, parce que c’est la première fois qu’un réacteur est fermé aussi longtemps.

Les environnementalistes critiquent cette décision en mettant notamment en avant que deux autorités nucléaires françaises ont déclaré qu’en France, les deux centrales ne seraient pas remises en activité. Votre avis ?

L’agence de contrôle a associé des experts étrangers à son travail. Il n’appartient pas à ceux-ci de prendre des décisions mais nos experts ont certainement tenu compte de leurs avis, les ont examinés et en ont tiré des conclusions.

Cette reprise n’est-elle pas contradictoire avec l’objectif du gouvernement de fermer à terme toutes les centrales belges ?

Là-dessus, on connaît notre point de vue. Cette mesure de fermeture des centrales est une décision purement politique. Elle n’a pas de base économique ou rationnelle. On a vu que la compétitivité et la sécurité d’approvisionnement sont menacées quand on ne poursuit pas la production. J’ai par ailleurs constaté que le gouvernement avait prolongé de dix ans un des réacteurs concernés. C’est bien qu’il avait pris la mesure négative des décisions qu’il avait prises.

Cette décision du gouvernement est-elle irresponsable à vos yeux ?

Qu’un gouvernement décide de ne pas prolonger des licences d’utilisation, c’est sa responsabilité, mais qu’on prenne un dispositif législatif comme celui suivi est insensé. La loi dit maintenant que l’on interdit "le recours à la fission nucléaire pour la production d’électricité". C’est évidemment une aberration. Qu’on arrête un réacteur après une certaine période de temps parce qu’on juge qu’il ne répond plus à des critères techniques, je peux encore le comprendre. Mais bannir une technologie, cela n’a pas de sens.

Que pensez-vous de la décision du gouvernement allemand, souvent montré en exemple, d’arrêter toutes ses centrales ?

Une des doléances des Européens, c’est la manière unilatérale dont la décision a été prise par l’Allemagne. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils n’ont pas fait preuve de beaucoup de solidarité au niveau européen. On voit maintenant les résultats de tout cela. Aujourd’hui, en Allemagne, il y a dix centrales à charbon en construction et ils ont augmenté l’année dernière leurs émissions de gaz carbonique de 4 %, au moment où on parle en Europe de les réduire de 40 %.

La problématique des déchets nucléaires est-elle sous contrôle ?

La question des déchets nucléaires n’est pas technique ou scientifique, elle est politique. Elle est de savoir quand un gouvernement aura le courage de s’intéresser à ce sujet et de prendre des décisions nécessaires. Ce ne sont pas des solutions que l’on cherche, ce sont des décisions.

CONTRE LA REACTIVATION DES CENTRALES

Pierre Titeux est responsable de la communication chez Inter-Environnement Wallonie. Pour lui, on est passé à côté de quelque chose en autorisant la réactivation des deux centrales nucléaires. De plus, on peut s'en passer...

Les partisans de la réouverture des deux centrales nucléaires affirment qu’il n’y a aucun risque. Votre avis ?

Nous considérons que c’est une décision irresponsable, et cela en sortant de toute approche dogmatique. En regard des éléments qui sont connus à ce stade, nous pensons que la remise en fonctionnement est une erreur. Cela menace la sécurité publique. En effet, on ne sait toujours pas quelle est l’origine des fissures dans les deux cuves, qui ne sont pas anodines : 8 000 fissures à Doel et 2 000 à Tihange. On est sur le parti pris non prouvé qu’elles étaient là à l’origine. C’est ce que dit Jan Bens, le patron de l’Agence fédérale de la sécurité nucléaire. On peut douter quand on sait que certaines autres pièces ont été refusées parce qu’elles présentaient justement certaines irrégularités et que les rapports d’inspection du fabricant les avaient pointées. On peut se demander pourquoi elles n’ont pas été remarquées par le même principe d’inspection si elles étaient là à l’origine. Et si elles n’étaient pas là à l’origine, c’est qu’elles sont apparues au cours du processus d’utilisation des réacteurs et cela fait peser un fameux risque sur leur évolution future. D’autre part, si on regarde les deux rapports des autorités nucléaires françaises qui ont participé à donner un avis au gouvernement, elles s’étaient opposées en février à la réouverture en disant qu’en France, de tels réacteurs ne seraient jamais remis en fonction en l’état. Ce sont toute une série d’éléments qui plaident très lourdement en faveur d’un maintien en inactivité des deux réacteurs par rapport au danger potentiel qu’il y a là derrière.

Mais, de toute façon, le gouvernement s’est engagé à fermer à terme les centrales nucléaires belges…

Il y avait là effectivement l’opportunité d’envoyer un signal assez clair par rapport à toutes les alternatives et aux investissements qui doivent être mis en œuvre dans les énergies renouvelables dans la perspective de la fermeture en 2025 de toutes les centrales. On a vu qu’on a la capacité de se passer des deux réacteurs (on n’a eu qu’un souci en plein hiver et on a pu passer à côté). C’est une occasion ratée de lancer dès à présent le processus de fermeture complète.

Les partisans du nucléaire disent que vous faites preuve de catastrophisme. Votre réponse ?

On est face à un problème largement éthique, c’est le danger que cette énergie fait peser sur les générations actuelles et futures, avec notamment les déchets contaminés pour des milliers d’années. On est très vite accusé de faire preuve de dogmatisme mais il y a une réalité qui est là. C’est vrai que quand tout se passe bien, on pourrait croire qu’il n’y a pas de problème, encore que des dizaines de générations vont devoir gérer cette problématique des déchets. Mais il arrive aussi que cela se passe mal. Je sais que certains affirment que Fukushima n’est pas un accident nucléaire mais qu’il est la conséquence d’un tsunami, n’empêche qu’on doit maintenant, et pour longtemps, gérer les dégâts considérables qu’on n’aurait pas eus s’il n’y avait pas de centrales nucléaires en activité au Japon. Prenons d’autre part Tchernobyl, on se trouve face à une région sinistrée pour plusieurs centaines d’années, et avec des impacts en termes de santé publique qui sont monstrueux. Si on regarde le rapport rédigé par l’Académie de médecine de New York, elle estime qu’il y a eu 120 000 morts parmi les 130 000 liquidateurs qui sont intervenus directement sur le terrain et qu’entre 1996 et 2004, on est à plus d’un million de personnes qui ont été atteintes de cancer pas seulement dans les régions concernées mais à travers toute l’Europe. Une catastrophe nucléaire, ce n’est pas 100 000 personnes qui se retrouvent ensanglantées sur le terrain, et qui sont mortes du jour au lendemain. C’est quelque chose qui porte ses effets à moyen et long terme. Et quand on nous accuse de catastrophisme, nous rappelons qu’on est le pays au monde où le degré de densité de la population est le plus important autour des centrales nucléaires. Cela devrait nous obliger à être encore mille fois plus prudents.


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