Les premiers mois du pape François

Si le Pape a soulevé un vent d’humilité et de simplicité évangélique, envisage-t-il des évolutions au point de vue doctrinal et éthique? C’est peu probable. Une opinion de Raphaël Jacquerye, auteur de "Tempête au Vatican.

Raphaël Jacquerye
Les premiers mois du pape François
©Photo News

Le 13 mars 2013, le cardinal jésuite argentin Jorge Mario Bergoglio a été élu pape à l’âge de 76 ans sous le nom de François, nom choisi en mémoire de l’engagement de saint François d’Assise dans le combat pour les pauvres et pour la paix. Après cent jours, on devrait avoir une idée de ses orientations principales, d’autant plus qu’à son âge on peut estimer que sa philosophie, pour ne pas dire sa religion, est faite et donc qu’il devrait savoir où il veut aller.

Pouvons-nous faire un premier bilan ? Si certains estiment que ce premier bilan est prématuré, il est bon de rappeler que Jean XXIII avait convoqué un concile en janvier 1959, après trois mois de règne seulement, à l’âge de 78 ans.

En ce qui concerne François, il est indéniable que le Pape a frappé les esprits en déclarant qu’il souhaitait une Eglise plus proche des pauvres. Il ne l’a pas d’ailleurs simplement déclaré, il l’a manifesté. Il a rencontré des enfants handicapés, il a renoué avec son ministère pastoral de proximité en allant dans une paroisse, il s’est rendu au centre de détention pour mineurs de Casal del Marmo, dans la banlieue romaine, pour y célébrer la messe de la Cène et y procéder aux lavements des pieds. Il se montre humble et proche des gens.

Il a dénoncé "le fétichisme de l’argent" et la dictature d’une "économie sans visage". Il a fustigé les déséquilibres mondiaux, qu’ils soient économique, social ou autres, et demande de les réduire. Il a appelé les gouvernements à adopter des "initiatives efficaces" afin d’assurer les droits des hommes, des femmes et des enfants, des réfugiés ou des victimes du trafic humain. Il invite aussi les fidèles à être des "constructeurs de paix".

Les trois cents évêques italiens, réunis récemment à Rome (la plupart venus en limousine), se sont fait remonter les bretelles (en dessous de la soutane, il y a un pantalon) par le Pape qui les a mis en garde contre les idées carriéristes et l’adulation de l’argent. Chacun a pu apprécier.

Dans sa vie de tous les jours, le pape François s’est distancé de ses prédécesseurs par son style et son mode de vie. Il ne désire pas vivre dans les appartements pontificaux pour ne pas être isolé. Il continue à vivre dans la Maison Ste-Marthe et prend son déjeuner avec tout le monde.

Il réconforte ainsi les fidèles qui désespéraient, devant les fastes habituels du Vatican, d’y voir un jour appliquer les principes d’humilité et de sobriété. Sans doute a-t-il été sensible à une parole de feu le cardinal jésuite Martini déclarant à propos de l’Eglise : "Nos rites et nos vêtements s’engluent dans la pompe."

Par ailleurs, le Pape souhaite gouverner de manière plus collégiale. Il a formé le Conseil de huit cardinaux issus du monde entier pour bénéficier des suggestions et des conseils sur la réforme de l’Eglise. Il prend le temps, car la première réunion n’est prévue qu’au mois d’octobre, six mois après son élection.

Les missions du Pape pour améliorer l’image de l’Eglise catholique sont vastes. En ce qui concerne les aspects des actes de pédophilie du clergé, même s’il a demandé de poursuivre les orientations données par Benoît XVI, on peut dire qu’il n’est pas sorti de l’auberge (on parle aujourd’hui de l’Australie et de la Pologne). Les luttes de pouvoir à la Curie ne sont pas de nature à rendre le visage de l’Eglise plus humble. Enfin, les scandales et le manque de transparence qu’offre la banque du Vatican (IOR) ne sont pas de nature à rehausser le prestige de l’Eglise.

A la limite, tous ces problèmes, même s’ils sont fâcheux, ne concernent pas directement la vie de tous les jours des fidèles. Une large partie d’entre eux attendait autre chose, au moins un signe préfigurant des changements.

Sous ses dehors de convivialité, le Pape envisage-t-il des évolutions tant espérées au point de vue doctrinal et éthique ? C’est hélas peu probable. Il laisse percevoir un conservatisme classique, loin des souhaits de réforme de Mgr Martini. Sur les grands enjeux que constituent la sexualité, le début et la fin de vie, la sexualité des prêtres et la place des femmes dans l’Eglise, les divorcés remariés, on le sait conservateur et tout semble indiquer qu’il le restera. L’Eglise doit elle se référer à des encycliques d’un autre âge pour parler de morale conjugale sexuelle que plus aucun fidèle ne suit ?

L’association Leadership Conference of women religious (LCWR), représentant 57 000 religieuses américaines et porte-parole en quelque sorte des voix demandant une réforme, a été carrément réinvitée à obéir à l’autorité. Rome leur reproche certaines prises de position dissidentes au sujet notamment de l’ordination des femmes, de l’homosexualité, de l’avortement et de l’euthanasie.

En outre, les chances sont faibles de voir le Pape accorder des missions élargies aux laïcs face à l’hémorragie de prêtres que connaît l’Eglise en Europe.

Par ailleurs, au cours d’une messe, ce 27 mai, François Ier a stigmatisé les couples catholiques n’ayant qu’un seul enfant pour des raisons de "confort", telles que "partir en vacances" ou "acheter une maison". Quand on connaît les difficultés financières de nombreux ménages, cette exhortation d’un célibataire laisse rêveur. En revanche, il serait temps que le Vatican, sortant d’une vision à court terme, se prononce sur les problèmes de surpopulation à très long terme, qui sont et seront la cause de calamités environnementales. Les appels du professeur de Duve restent à cet égard peu entendus.

Si le pape François a soulevé un vent d’humilité et de simplicité évangélique, et c’est heureux, pourra-t-il donner un visage de compassion et de tolérance, et une figure de visionnaire ?



Raphaël Jacquerye, auteur de "Tempête au Vatican "(DDB et Racine 2000)


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