Sensualités bruxelloises

Bruxelles en été, c’est le plaisir exquis de partir loin quand tout le monde est déjà revenu. Elle appartient à ceux qui lui restent fidèles sous le soleil. Une opinion de Drieu Godefridi, chroniqueur.

Drieu Godefridi, chroniqueur
Sensualités bruxelloises
©REPORTERS

Bruxelles en été, c’est le plaisir exquis de partir loin quand tout le monde est déjà revenu. Elle appartient à ceux qui lui restent fidèles sous le soleil. Une opinion de Drieu Godefridi, chroniqueur.

Chaque année, les vacances débutent par un séjour à Venise, que j’attends avec impatience, particulièrement lorsque s’y déroule la Biennale d’art contemporain, dont le récit dans notre "Libre" m’offre l’opportunité de me faire traiter d’analphabète par les plus fidèles zélateurs de la crotte suspendue en plastique mauve à 30 000 euros (© Tom Zlotty, Inc., from New York). Quatre jours, fin juin.

Ensuite, je passe l’été à Bruxelles. Ce sont des raisons professionnelles qui m’y contraignent, mais disons tout de suite que je m’en réjouis : Bruxelles, l’été, est une ville merveilleuse. D’abord parce qu’elle est vide de ses habitants, et qu’on peut en arpenter les artères sans être le moins du monde troublé par le bruit et la circulation. Ensuite parce que ses centres historiques s’emplissent de touristes, aussi pédestres que sympathiques (faut-il une nature agréable pour choisir Bruxelles comme destination estivale).

Bruxelles appartient à ceux qui lui restent fidèles sous le soleil. La parcourir à pied des heures durant, c’est la posséder, presque de l’amour. Et puis, en été, à Bruxelles les femmes resplendissent (les hommes en claquettes étant esthétiquement plus proches des installations vénitiennes by Tom Zlotty, Inc.). L’été se prête aux romans. D’ailleurs, je n’en lis jamais que l’été. On commencera par s’approvisionner aux "Petits Riens", rue Américaine (Ixelles), meilleure source imaginable de livres de seconde main (je préfère un roman déjà lu, de préférence annoté, qui dégoutte de tickets de tram ou de cartes postales des années cinquante).

L’an dernier, "Le tramway des officiers", du Liégeois Georges Thinès (Gallimard, 1974), une fable sur les réalités de l’occupation allemande, sans jugement ni morale, dont l’action se déroule dans une ville imaginaire, à mi-chemin de Bruxelles et de Paris, autour d’une avenue Houzeau, menant à l’Observatoire, qui ressemble étrangement à son homonyme dominant la cartographie uccloise. Thinès parle d’Uccle, sans jamais la citer, comme s’il en avait soupesé chaque pierre, exploré chaque impasse.

Quand on a lu un roman aussi réussi et "local", d’une irréalité profondément enracinée dans le concret, que celui de Thinès, la vision que l’on a de sa propre ville s’en trouve enrichie, non seulement d’une part d’imaginaire, mais d’éléments de réalité, d’une réalité abstraite et vraisemblable. Quand je remonte l’avenue Houzeau, je "vois" descendre le tramway où se mêlèrent des Bruxellois et des officiers allemands, je songe aux relations ambiguës qui s’y sont nouées, et à cette époque dont la plupart des acteurs ont été emportés par le sable du temps.

Si l’on se garde de la tristesse, il n’y a rien de plus vertigineux et inspirant que la réflexion sur le temps qui passe, dans les lieux dont nous sommes les maîtres évanescents. Tandis que l’hiver, qui dure désormais huit mois par an, nous nous couvrons de multiples couches de vêtements, en en rajoutant une autre sur nos enfants, qui n’en peuvent mais, l’été se prête à l’ouverture, aux frottements, au contact, à la fusion des éléments. Marcher pieds nus ! Barboter ! Jouir du soleil sur la peau ! Autant de plaisirs simples, autant de célébrations de notre animalité, mais qui voudrait s’en priver ? Bruxelles en été, c’est, enfin, le plaisir exquis de partir loin quand tout le monde est déjà revenu. Quelle chaleur, vivement l’hiver !