Manning, Snowden, Swartz: héros ou imbéciles ?

Ils se sont battus pour la libre circulation de l’information, une ressource artificiellement raréfiée par la société capitaliste afin de pouvoir la monnayer. Ils ont mis à mal l’essence du pouvoir : la détention du savoir. On comprend mieux leur sacrifice et la débauche de moyens pour les contrer.

Marouan El Moussaoui, Parti Pirate
Manning, Snowden, Swartz: héros ou imbéciles ?
©Reporters

Bradley Manning, Edouard Snowden, Aaron Swartz : trois jeunes gens qui ont tout perdu dans la même guerre.

Bradley Manning, 27 ans, risque jusqu’à cent trente-six ans de prison pour avoir transmis à WikiLeaks des documents classés secret défense. Ces documents – câbles diplomatiques et rapport d’opération militaire, entre autres – prouvaient les crimes de guerre commis par les Etats-Unis, notamment le raid aérien de juillet 2007 sur un groupe de 18 civils à Bagdad.

Edouard Snowden, 30 ans, est inculpé par les Etats-Unis d’espionnage, de vol et d’utilisation illégale de biens gouvernementaux pour avoir dévoilé et dénoncé, dans une interview, le système secret de surveillance totale de la NSA et du FBI permettant à ceux-ci de suivre les communications de n’importe quel citoyen sur terre.

Aaron Swartz, 26 ans, s’est suicidé en début d’année, un mois avant que ne commence le procès pour lequel il risquait une peine de trente-cinq ans de prison et plus de 1 million de dollars d’amende. Son crime ? Avoir téléchargé et mis à disposition gratuitement en ligne la quasi-totalité des millions de publications universitaires et scientifiques archivées dans le catalogue JSTOR (1) (NdlR : contraction de “Journal Storage”) . 

Ne dites pas d’eux qu’ils sont des militants. Un militant prend un peu de son temps et/ou de son argent pour une cause, puis il retourne à sa vie et à son confort. Nous avons déjà du mal à être de bons militants. Non, ces trois-là ont tout sacrifié, ont engagé leur vie, et l’ont perdue.

Face à eux, des puissances incommensurables : des gouvernements et leurs officines, des sociétés commerciales et leurs lobbys transnationaux, des armées d’avocats et de financiers. D’énormes moyens et des ressources inépuisables ne suffisent pourtant pas à résoudre leur problème. Snowden a fait perdre la tête à la moitié de l’Union lorsque celle-ci a séquestré pendant plusieurs heures le président bolivien sur son sol; après le suicide de Swartz, le MIT a reconnu publiquement que son attitude de “neutralité” vis-à-vis du procès d’un de ses étudiants n’était pas la bonne (2); quant à Manning, ses révélations ont remis en cause la diplomatie américaine en général, et les guerres d’Irak et d’Afghanistan en particulier.

Cela amène deux questions. Quel est donc l’enjeu de ce combat où les uns sacrifient leur vie et où les autres déploient des moyens démesurés ? Et quel rapport avec la Belgique ?

L’enjeu se résume à ces trois mots : libre circulation de l’information.

Qu’on lui donne le nom d’idées, de culture, de données, de savoir, d’information ou de propriété intellectuelle, cette ressource immatérielle est une des plus grandes richesses de l’humanité. Alors qu’elle est abondante et inépuisable, cette ressource a été artificiellement raréfiée par la société capitaliste afin de pouvoir la monnayer. Sur cet oxymore – “propriété intellectuelle” – a été bâtie une économie qui représente des milliards et des milliards de dollars. Ainsi, les Etats-Unis viennent d’intégrer dans le calcul du PIB la production intellectuelle et les dépenses de recherche et développement (ce qui fait bondir le PIB américain de 2012 de… 3,5 %). Ainsi, l’Union européenne, dans son plan politique décennal “Europe 2020” (3), fait de la propriété intellectuelle “la dernière source de croissance” du continent. C’est cette promesse de gains nouveaux qui est menacée par les sacrifices de nos trois personnages.

Mais la libre circulation de l’information a aussi des conséquences politiques en ce qu’elle met à mal l’essence même du pouvoir : la détention du savoir. Les possibilités techniques en terme de communication et d’informations rendent caduque un paradigme essentiel de nos démocraties : le “noble mensonge” de Platon. Ce principe millénaire postule que les citoyens sont incapables de saisir la “cruelle vérité” de la gestion de la cité et qu’il faut dès lors leur mentir, un peu comme un médecin mentirait à son patient : vous ne connaissez rien à la médecine, seul moi peut parler de votre situation médicale. Ce “noble mensonge” est intenable si le patient en sait autant que son médecin. Et c’est dans cette situation tout à fait innovante que nous nous trouvons actuellement : grâce aux GSM, aux télévisions satellitaires ou à Internet, le quidam peut disposer d’autant d’informations que le ministre ou que le député. Ces derniers perdent ainsi la seule chose qui assurait leur pouvoir : le monopole d’un ou du savoir.

Peut-être voit-on mieux ainsi le lien avec la Belgique : dans un pays où le vocabulaire politique est composé de termes comme “colloque singulier”, “conseil restreint” ou “conclave budgétaire”; dans un pays où n’existe aucun contrôle des votes électroniques; dans un pays où six des huit chefs de partis sont les fils de leur chef de parti de père; dans un pays où une poignée de membres d’un parti politique peut (et le fait tout le temps) court-circuiter le travail des élus; dans un pays comme le nôtre, évoquer la libre circulation de l’information relève de la révolution, puisqu’il s’agit de revenir à l’idée même de la démocratie.

Si les citoyens ont accès aux documents et aux procédures de leurs gouvernements, ils auront les moyens nécessaires pour contrôler, superviser et prendre part aux décisions politiques. Ce mode de gouvernement “ouvert” semble ainsi apparaître comme une réponse à “la crise de la représentativité” que connaissent nos démocraties depuis une quarantaine d’années. Mais, à cette revendication de plus d’ouverture et de transparence dans l’action publique, les Etats répondent par le lent grignotage de nos libertés individuelles et la disparition programmée de la notion même de “vie privée”. Réponse pour le moins inadéquate.

La libre circulation des idées, pour laquelle Manning, Snowden et Swartz ont tout perdu, menace donc non seulement des intérêts économiques considérables, mais elle remet fondamentalement en cause nos démocraties et nos dirigeants élus. On comprend dès lors mieux le sacrifice des uns et la débauche de moyens des autres.

Dans “Gangster Squad”, le dernier film de Ruben Fleischer, Josh Brolin tient à Ryan Gosling cette forte réplique : “Tu perds tout ce que tu as et tu gagnes la guerre, t’es un héros; tu perds tout ce que tu as et tu perds la guerre, tu n’es qu’un imbécile.”

L’année prochaine, l’Europe et la Belgique connaîtront des élections importantes : à tous les niveaux de pouvoir – régional, fédéral et européen – nous aurons l’occasion d’interroger ceux qui nous dirigent sur ce que ceux-ci nous proposent pour les années à venir. Héros ou imbéciles, ce sera à nous de le décider.

(1) http://www.jstor.org/ 

(2) http://swartz-report.mit.edu/docs/report-to-the-president.pdf 

3) http://ec.europa.eu/europe2020/