Pascal Vesin, le curé franc-maçon qui dérange le Vatican

De sa paroisse de Megève (Haute-Savoie), Pascal Vesin a été relevé de ses fonctions en mai dernier. Son tort ? Etre franc-maçon tout en exerçant son rôle de curé. LaLibre.be a interrogé ce prêtre atypique qui marche actuellement vers le Vatican pour défendre sa cause auprès du pape François.

Jonas Legge
Pascal Vesin, le curé franc-maçon qui dérange le Vatican
©Montage LaLibre

De sa paroisse de Megève (Haute-Savoie), Pascal Vesin a été relevé de ses fonctions en mai dernier sur ordre du Vatican. Son tort ? Etre franc-maçon tout en exerçant son rôle de curé. Une double appartenance dénoncée au Saint-Siège par une lettre anonyme. LaLibre.be a interrogé ce prêtre atypique qui marche actuellement vers Rome pour défendre sa cause auprès du pape François. 


Pourquoi êtes-vous entré en franc-maçonnerie en 2000 ?

Je cherchais un lieu de recherche intellectuelle, où l'on traitait de questions de société, où l'on prenait à bras-le-corps les questions que le monde se pose. Puis j'ai rencontré des amis franc-maçons qui ne partageaient pas du tout ma foi, qui étaient bouddhistes ou athées. Cette ouverture à l'autre m'intéresse. 

Que représente la franc-maçonnerie à vos yeux ?

C'est un lieu de réflexion, une école où l'on donne des outils pour lire le monde, lire sa propre personne et lire notre relation aux autres. 

La double appartenance (Eglise et franc-maçonnerie) n'est-elle vraiment pas compatible ? 

Selon le Vatican, elle n'est pas compatible. Mais les arguments qu'ils avancent s'adressent à des maçons du début du 20e siècle, sous la Troisième République plus particulièrement, lors des discussions sur la séparation des Eglises et de l'Etat. A ce moment-là, selon moi, c'était impossible d'être chrétien et franc-maçon. Ces deux institutions s'opposaient et jamais les maçons n'auraient accepté un curé parmi eux. Au début du 21e siècle, on est dans un autre climat, la maçonnerie a avancé. Alors je demande à l'Eglise qu'elle avance à son tour, pour découvrir combien ça peut être complémentaire et pas antinomique. Les critiques de l'Eglise sont d'un autre temps.

Les positions franc-maçonnes sur l'euthanasie, l'homosexualité ou l'avortement sont-elles trop libérales pour le Vatican ?

Je ne dirais pas cela. Dans l'Eglise, il existe également des mouvements libéraux, différentes théologies. C'est d'ailleurs mon combat : laissons différentes théologies s’exprimer. Ensuite, il faut savoir que la maçonnerie dans son ensemble n'est pas pour l'euthanasie ou le mariage pour tous. Dans mon atelier, au Grand Orient de France, certains frères sont contre le mariage pour tous, par exemple. Chaque membre dispose d'une grande liberté de croire ou de ne pas croire au niveau de la transcendance ou d'adhérer à certaines propositions de société. 

Pourquoi une telle antinomie alors ?

Dans le code de droit canonique de 1917, les franc-maçons étaient excommuniés. En 1983, lors de l'élaboration du nouveau code, le cardinal Ratzigner a précisé que la position par rapport aux francs-maçons n'avait pas changé et qu'il fallait donc toujours les excommunier. C'est pour moi une position qui n'a plus lieu d'être. Mais je suis aussi obligé de reconnaître que le secret maçonnique peut gêner l'Eglise aujourd'hui. Ce secret dessert d'abord les franc-maçons. Il y aurait peut-être un travail à faire pour dire qui on est, pour ne plus effrayer les gens, car ce secret nourrit les fantasmes. 

C'est donc cet aspect du secret qui cause le principal bémol ?

Oui, il y a le secret mais aussi cette théologie qu'on appelle le relativisme. Pour un franc-maçon, toutes les religions se valent et on ne demandera à aucun membre de croire ou de ne pas croire. L'Eglise, qui elle pense détenir la vérité, se dit que ce n'est pas possible qu'un chrétien, et encore moins un prêtre, appartienne à une institution qui affirme que toutes les religions se valent. 

Vous n'êtes pas le seul prêtre à être franc-maçon en France. Pourquoi votre cas pose problème ? 

Parce que mon cas a été dénoncé par une lettre anonyme.  

Les franc-maçons, notamment ceux du Grand Orient de France, sont-ils des "bouffeurs de curés" ?  

Ils étaient des bouffeurs de curés mais ce n'est plus le cas maintenant. En 2000, j'ai été initié, ce qui veut dire qu'ils ont accepté le curé que je suis. Quant à la position de l'Eglise, que je rejoigne le Grand Orient ou une autre obédience, elle ne change pas. C'est la maçonnerie en général qui pose problème. Aujourd'hui, l'Eglise se base sur des textes de loi dépassés. 

Venons-en à votre actualité. Où en êtes-vous dans votre marche vers Rome ? 

Je suis à 190 km de Rome, dans la ville de San Quirico d'Orcia. Je pense arriver mercredi prochain. Alors, personnellement, j'ai entrepris un chemin intérieur. Car après l'épreuve que je viens de subir, j'avais besoin de faire le point dans ma vie. Ensuite, je suis dans une deuxième dynamique de réflexion, qui est plus large que mon cas, et qui porte sur la liberté dans notre Eglise, sur les possibilités de diversités théologiques, d'ouvertures, de dialogues, etc. 

Vos journées sont donc faites de marche et de réflexions depuis votre départ le 14 juillet... 

(rires) C'est exact. Je marche en moyenne 25 km par jour. Après la marche, je prends des temps de réflexions et je lis la bible, seul livre que j'ai sur moi. Je veux vraiment faire un retour sur moi. Mes idées évoluent, je sens de plus en plus que mon combat est juste. Je ne rêve pas d'une réintégration, comme si le pape allait effacer le tableau noir et dire "on te réintègre". Je crois que je peux faire une croix sur mon ministère. Même si je ne pense pas à vivre un ministère dans une autre Église que la mienne : je veux défendre mon ministère dans ma tradition catholique. Voilà mon combat actuel ! Je ne lâche rien ! 

Pensez-vous vraiment pouvoir rencontrer le pape François ? Que lui diriez-vous ? 

Je rêve de le rencontrer. Je lui ai déjà envoyé un courrier. J'ai des contacts, que je relance, mais aujourd'hui je n'ai pas de rendez-vous fixé. Il a rencontré dernièrement le footballeur Messi. S'il a du temps, c'est très bien. Mais ce serait aussi sympa, s'il a un quart d'heure, qu'il rencontre un prêtre sur des questions qui concernent l'Eglise. Ma démarche, je l'ai entreprise parce que François a cette personnalité particulière. Je ne serais pas allé à Rome si c'était Benoit XVI. Les signes que François donne, les discours qu'il prononce vont dans le sens d'aller à la périphérie et ne pas rester dans une Eglise qui dort. Il va même jusqu'à dire qu'il préfère une Eglise qui se trompe mais qui va vers les autres. Je veux donc juste lui exposer mon cas, en lui demandant si, durant un an ou deux, je peux travailler cette question des liens entre Eglise et maçonnerie. Je crois être dans l'ouverture qu'il est occupé à mettre en place. Quoi qu'il dise, je vais le faire ce travail. Mais j'espère que le pape ou l'Eglise de France me soutiendront, pour donner du poids à cette réflexion. 

Etes-vous prêt à quitter la franc-maçonnerie ?

Je suis prêt à quitter n'importe quoi. Je suis un homme totalement libre. Aucune institution ne peut m'enfermer. La franc-maçonnerie a toujours accepté que je puisse avoir cette double appartenance donc je n'ai aucune raison de la quitter. De la même manière, on m'a exclu de l'Eglise mais je n'ai pas envie de la quitter. C'est un lieu où je m’épanouis, où je suis heureux et où je crois annoncer un tant soit peu l’évangile. Donc je ne vois pas pourquoi une institution me demanderait de quitter un lieu comme la maçonnerie. 


Une interview de Jonas Legge


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