Au service du Roi: souvenirs

"J’ai été surpris de lire dans la presse tant d’articles d’experts donneurs de leçons ou de conseils en attitude, en art de communiquer, et qui se demandaient avec gravité si le roi Philippe allait réussir son entrée en fonction." Une opinion de Francis Briquemont, Lieutenant Général.

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Au service du Roi: souvenirs
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"J’ai été surpris de lire dans la presse tant d’articles d’experts donneurs de leçons ou de conseils en attitude, en art de communiquer, et qui se demandaient avec gravité si le roi Philippe allait réussir son entrée en fonction." Une opinion de Francis Briquemont, Lieutenant Général.


Ce titre fait peut-être un peu ringard mais comme tout jeune officier et beaucoup d’autres j’ai un jour juré “fidélité au Roi, à la Constitution et aux lois du peuple belge”, et si les mots ont encore un sens, j’ai donc été au service du Roi de 1957 à 1996.

Aérodrome de Sarajevo  : août 1993, 6h30. Depuis trois semaines je suis à la tête de la FORPRONU en Bosnie. Après une nuit pénible et tendue tout autour de l’aérodrome, vécue au sein du régiment de légionnaires français qui le contrôle, je prends le petit déjeuner à la popote des légionnaires avec leur patron. Un lieutenant se présente et me dit  : “Bonjour mon général, le roi Baudouin est mort cette nuit.”

Frappé par cette mort soudaine et tout en rejoignant le quartier général de la FORPRONU, je me revoyais le 7 juillet précédent au Palais royal face au Roi. J’avais déjà eu un bref contact à Sarajevo avec mon prédécesseur et le Roi souhaitait connaître mes premières impressions sur ma future mission. Je n’ai jamais oublié ses mots d’encouragement et de soutien; ses soucis aussi face à ce conflit qui déchirait à nouveau les Balkans. Je revoyais également le Roi, peu de temps auparavant, assistant dans les Ardennes à un exercice du bataillon belge qui allait se déployer en Croatie quelques semaines plus tard. Le Roi nous était alors apparu en bonne forme.

Mais comment ne pas évoquer davantage les trente-six ans de ma carrière d’officier au service du roi Baudouin, en commençant même par mon premier défilé du 21 juillet  : c’était en 1955, l’année de mes 20 ans (!), j’étais soldat candidat officier. Le Roi rentrait d’un voyage triomphal au Congo; une compagnie de la Force publique ouvrait le défilé; la dernière force armée disciplinée qu’a connue le Congo  ! Et puis je me souviens de visites royales à l’Ecole d’Infanterie à Arlon ou au 1 (BE) Corps en Allemagne et plus particulièrement celle organisée en 1990 à l’occasion des 60 ans du Souverain, des quarante ans de son règne et, on aurait pu ajouter, de ses trente ans de mariage avec la reine Fabiola. Mon meilleur souvenir peut-être  : le défilé du 21 juillet 1987 quand, devant le Souverain, j’ai défilé à la tête de 150 véhicules de combat de la 7e brigade d’infanterie blindée que je commandais alors.

J’allais servir un nouveau roi pendant les trois dernières années de ma carrière. Fin janvier 1994, à mon retour de Sarajevo, le roi Albert m’a reçu immédiatement au Palais et longuement interrogé sur ma mission en Bosnie, avec un sens du contact humain qui m’a profondément marqué. Compte tenu de mes fonctions en Allemagne j’allais avoir l’honneur de l’accueillir en 1994; il venait s’informer de la rentrée des unités du 1 (BE) Corps en Belgique, en fait de sa lente et inéluctable dissolution.

Une anecdote à propos de cette visite. Le Roi avait accepté de signer les livres d’or de toutes les unités encore présentes en RFA; cela faisait quand même beaucoup  ! A un moment donné, avec une pointe de malice et beaucoup d’humour, il me dit  : “Général, j’ai l’impression d’être à une séance de signature d’arrêtés royaux.”

Et comment ne pas rappeler cette visite joyeuse et chaleureuse du Roi et de la reine Paola en mars 1996, scellant en quelque sorte cinquante ans de présence des forces belges en Allemagne. Enfin, fin septembre 1996, le moment de la retraite ayant sonné pour moi, le Roi me reçut en visite d’adieu avec une gentillesse et une bonhomie qui sont vraiment des traits de son caractère. Avec humour, il m’a fait remarquer qu’il était plus ancien que moi d’un an, mais lui, personne ne le savait à ce moment bien sûr, n’allait profiter d’une retraite bien méritée qu’en 2013  ! Comment ne pas lui souhaiter ici une heureuse et longue retraite auprès de la reine Paola.

Peu avant mon départ du service actif, j’ai aussi rencontré notre futur roi Philippe. En 1992, lors d’un grand exercice du 1 (BE) Corps organisé dans les Ardennes et, surtout, en 1996. En mai, il est venu présider la cérémonie officielle d’adieu des forces belges à la RFA au stade de Cologne, présider le dernier concert de la musique des Guides à la Philharmonie et nous avons même trouvé le temps de lui faire un exposé complet à l’état-major du 1 (BE) Corps, devenu Force d’intervention, sur nos missions extérieures, le problème du retour des unités en Belgique, etc. Il se préparait depuis longtemps à ses futures fonctions royales et il portait encore à l’époque la tenue de colonel para-commando.

Peu de temps auparavant, lors d’une cérémonie, il m’avait dit combien il avait été heureux d’avoir été chef de peloton para pendant quelques mois. Qu’il me soit permis de lui dire que, être chef de peloton ou pilote d’avion de combat ou d’hélicoptère, c’était pour lui “le bon temps”  !

Le voilà devant une tout autre tâche, délicate certes dans notre pays si complexe mais, comme le disait le Professeur Balace (1)  : “Philippe étonnera tout le monde.” En fait, de tous nos rois, n’est-il pas celui qui s’est le mieux et le plus longtemps préparé  ?

J’ai donc été surpris de lire dans la presse tant d’articles d’experts donneurs de leçons ou de conseils en attitude, en art de communiquer ou de répondre à une question, et qui se demandaient avec gravité si le roi Philippe allait réussir son entrée en fonction. Comment peut-on imaginer qu’après une telle préparation dans tous les domaines à son rôle de roi et, ne l’oublions pas, une formation d’officier para-commando et de pilote, il n’ait pas acquis une maîtrise de comportement et de réaction au moins égale à celle de la plupart de ceux et celles qui étaient en face de lui lors de sa prestation de serment.

A propos de l’art de la communication qui semble devenu un “mot” indispensable dans notre monde en perpétuelle ébullition, j’aime rappeler cette réflexion de J. F. Revel  : “La communication c’est ce qui sert à expliquer que des échecs sont des succès.” (2) Un art pratiqué avec brio par de nombreux responsables politiques en Europe; un art qui peut aussi se résumer souvent par la faculté de parler pour ne rien dire; ce qui n’est pas toujours facile, il est vrai  !

Nos démocraties ressemblent un peu aux grandes unités opérationnelles  : elles ne valent que par les hommes qui les servent. Elles ne sont donc jamais parfaites mais elles reposent sur un socle inamovible  : le respect total de la déclaration des droits des humains. On peut regretter que les révolutionnaires français – certains y ont quand même pensé en 1795 – n’aient pas élaboré une déclaration des devoirs de l’Homme, car comme le disait le Mahatma Gandhi  : “La véritable source des droits est le devoir.” Une idée certes pas très populaire à notre époque  ! Tout le reste est une question d’organisation.

Citoyen ordinaire, je suis déjà curieux de voir l’efficacité du fonctionnement de l’usine à gaz que la sixième réforme de l’Etat nous promet. Mais que cela ne vous empêche pas de souhaiter bonne route à notre nouveau Roi.

  • (1) “La Libre” du 22 juillet 2013.
  • (2) Dans la “Fin du siècle des ombres”. Aux Ed. Fayard 1995, p. 113.