Delphine - Albert : affaire privée ou publique ?

Les dernières tribulations devant la justice et les médias alimentent émotionnellement le débat. Qui, des deux, sortira le principal perdant de cet étalage sordide? Les médias sont accusés d’en faire trop, mais les audiences explosent. Entretiens croisés.

Jean-Paul Duchâteau
*** TODAY'S BELGA ARCHIVE PICTURE *** 20121109 - ANTWERP, BELGIUM: Belgian artist Delphine Boel, the illegitimate daughter of King Albert II of Belgium pictured during the exhibition 'Talking to the Deaf' of Belgian artist Delphine Boel, the illegitimate daughter of King Albert II of Belgium, Friday 09 November 2012, in Antwerp. BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK
*** TODAY'S BELGA ARCHIVE PICTURE *** 20121109 - ANTWERP, BELGIUM: Belgian artist Delphine Boel, the illegitimate daughter of King Albert II of Belgium pictured during the exhibition 'Talking to the Deaf' of Belgian artist Delphine Boel, the illegitimate daughter of King Albert II of Belgium, Friday 09 November 2012, in Antwerp. BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK ©BELGA

Les dernières tribulations devant la justice et les médias alimentent émotionnellement le débat. Qui, des deux, sortira le principal perdant de cet étalage sordide? Les médias sont accusés d’en faire trop, mais les audiences explosent. Entretiens croisés.


RECTO

Marc Lits, professeur au département de communication sociale (UCL).


Beaucoup considèrent qu’Albert II a commis une grosse erreur en ne saisissant pas l’annonce de son abdication pour reconnaître la réalité. Au contraire, avec la déclaration de son avocat, il fait encore plus spectaculairement marche arrière en martelant que Delphine n’est pas sa fille. Cela donne le sentiment qu’Albert II ne sait pas assumer ses responsabilités.

Albert II, qui vient de sortir de charge, a-t-il désormais le droit à une vie entièrement privée ? 

Cela me semble difficile. On sait bien que lorsqu’il avait évoqué l’affaire dans un message télévisé, il l’avait fait de manière très prudente, reconnaissant des difficultés passées dans son couple mais précisant que, pour le reste, cela relevait de sa vie privée. Mais on ne peut pas, comme cela d’un coup, passer d’un statut public à un statut privé, d’autant qu’il garde son statut de roi. Il peut d’autant moins le faire parce qu’on sait désormais que, lorsqu’il fut question de son intention de divorcer, les plus hautes instances du pays y avaient été mêlées. Cela avait eu clairement une influence sur les affaires de l’Etat. 

Quand on voit les derniers rebondissements de cette procédure, de la reconnaissance de paternité au déballage de leur vie privée par son ancienne maîtresse, n’est-on pas arrivé dans le règne du sordide ? 

On est manifestement dans le côté people. On met beaucoup de personnes privées, dont celle de Jacques Boël, sur la place publique. Et cela parce que Delphine et sa maman ont délibérément choisi ce registre-là en dévoilant toute une série d’histoires qui, jusque-là, étaient relativement secrètes et relèvent vraiment du très intime. Là, les médias ne sont plus dans le registre de l’information mais celui de la téléréalité. 

Justement, sur le plan journalistique, que peut-on penser de l’attitude des deux chaînes (Vier et RTL-TVI) qui donnent unilatéralement la parole à la mère de Delphine, tout en sachant bien que le Roi, même après son abdication, ne peut pas répliquer ? 

Théoriquement, il pourrait répondre par le biais d’une interview, puisqu’il est désormais délié de son devoir de réserve, mais on n’imagine pas qu’il le fasse. Cela dit, on voit bien que pour les médias qui ont diffusé cette interview, on est dans la sensation. 

N’a-t-on pas franchi avec cette affaire, dont on ignore par ailleurs ce qu’elle nous réserve dans l’avenir, un pas de plus dans la dégradation de l’information ? 

Il y a évidemment une concomitance entre la procédure en justice de Delphine Boël et la diffusion des deux émissions. Tout cela n’est pas dû à la coïncidence. Mais je suis frappé de voir que cette information, ou plutôt cette affaire, monte à la une des journaux télévisés privés et publics, et même de certains journaux considérés comme de référence. Et personne ne se prive de piétiner les plates-bandes de la vie très privée, notamment en publiant certaines photos d’époque. On est donc dans une forme de spectacle. Cela dit, les médias savent très bien qu’il y a un très fort intérêt pour cette saga et que les audiences suivront. Ils peuvent ainsi dire qu’ils ne font que répondre à une attente du public. Bien sûr, on peut dire qu’il y a un droit de la population à savoir ce qu’il en est mais, en réalité, on va très loin dans le déballage de détails qui nous font en effet plonger dans le sordide. 

C ette affaire ne va-t-elle pas ternir l’image du règne d’Albert II ? 

C’est effectivement le sentiment qu’on a pour le moment. Bien sûr, l’histoire est encore en cours et il est donc difficile de prévoir ce qu’il va en advenir. Beaucoup considèrent qu’il a commis une grosse erreur en ne saisissant pas certaines opportunités, comme l’annonce de son abdication, pour reconnaître la réalité. On est dans une société, maintenant, où on peut accepter que quelqu’un a une aventure extraconjugale et qu’un enfant s’ensuive. Cela ne scandaliserait plus grand monde, comme cela aurait pu le faire il y a trente ans. Or, au contraire, avec la déclaration de son avocat, il fait encore plus spectaculairement marche arrière en martelant que Delphine n’est pas sa fille. C’est un déni de la réalité qui n’est pas crédible, et cela donne le sentiment qu’Albert II ne sait pas assumer ses responsabilités. 

Cette affaire risque-t-elle de mettre la monarchie en difficulté, et notamment le nouveau roi Philippe ? 

Je ne le pense pas. Quand il y a eu les frasques de Laurent ou l’initiative malheureuse de la reine Fabiola, cela n’a pas rejailli sur le roi Albert II. Philippe et Mathilde offrent l’image et sans doute la réalité d’une famille très unie. Philippe risque même d’en profiter en montrant que les choses ont changé au Palais.


VERSO

Luc Van Der Kelen, ancien éditorialiste et chroniqueur au "Laatste Nieuws".


L’opinion commence à changer. Il y avait jusqu’ici une sympathie pour Delphine et sa mère. Les gens se demandaient pourquoi, finalement, le Roi ne la reconnaissait pas. Mais, ces derniers temps, avec toutes les initiatives, et particulièrement avec les interviews de Sybille, j’ai l’impression que la sympathie change de camp.

Le fait d’avoir été une personnalité publique très importante pendant au moins vingt ans prive-t-il désormais Albert II d’avoir une vie entièrement privée ?

Tout le monde a droit à une vie privée, même un roi ou un ancien roi. Il faut respecter cette évidence et ne pas confondre les choses publiques et privées.

Cette affaire qui l’oppose à sa fille présumée Delphine est-elle privée selon vous ? 


Pour une personne comme le roi Albert qui est toujours, malgré son abdication, dans l’atmosphère publique, cela a évidemment une influence sur sa vie privée. Il faut pourtant lui donner maintenant l’occasion de mener sa vie, avec son épouse et avec sa famille, sans que tout l’Etat, tous les médias et tous les citoyens s’en occupent. Qu’on lui fiche un peu la paix ! 

Mais, il y a plusieurs dizaines d’années, les plus hautes autorités de l’Etat, dont le roi Baudouin et le Premier ministre, ont dû s’occuper de la vie privée d’Albert qui demandait le divorce. C’est donc une affaire qui a de larges facettes politiques, et donc publiques ? 

Oui, évidemment. Cela reste un homme public. Un "bekend Belg", comme on dit chez nous en Flandre, un "Belge connu". On ne peut donc pas empêcher qu’il reste au centre de l’attention médiatique, même s’il n’est plus en fonction. Mais tout ce qui se passe maintenant est très exagéré. Il faut avoir du respect pour l’homme, pour sa famille, et pour le couple Albert et Paola. 

Dans l’opinion flamande, que pense-t-on des derniers rebondissements de ce qu’on appelle "l’affaire Delphine" ? 

Cela suscite beaucoup d’intérêt. Ça "vend" bien, comme on dit dans les médias. Pour les magazines, qui perdent d’ordinaire beaucoup de lecteurs, c’est un excellent filon. C’est à celui qui en dira ou en montrera le plus. Mais l’opinion commence à changer. Il y avait jusqu’ici une sympathie pour Delphine et sa mère. Les gens se demandaient pourquoi, finalement, le Roi ne la reconnaissait pas. Mais, ces derniers temps, avec toutes les initiatives de Delphine et de sa mère, et particulièrement avec les interviews de cette dernière, j’ai l’impression que la sympathie change de camp dans les médias et dans l’opinion. J’ai lu tout récemment un article d’un collègue, qui suit de près la famille royale. Il a changé d’avis et il dit maintenant que  "cela suffit : on est allé assez loin et il faut avoir un peu de respect pour le Roi" . Je sens que les sentiments sont en train d’évoluer en faveur d’Albert II. 

Diriez-vous alors qu’il devient même un peu "victime" de l’affaire ? 

Effectivement. Les gens commencent à être choqués par les déclarations très dures de son ancienne amie à son encontre, et aussi à l’encontre de la Reine. Dire comme Sybille le fait que "cette Italienne ne s’occupait même pas de ses enfants", cela apparaît comme de la méchanceté pure.

Justement, que pensez-vous de l’attitude des chefs de chaîne télévisée qui diffusent cette interview très agressive sans que les personnes incriminées puissent réellement y répondre ? Est-ce bien conforme à l’éthique journalistique ? 

Non, je ne le pense pas mais c’est toujours comme cela, le Roi et sa famille ne peuvent jamais répondre. C’est leur problème. On peut les attaquer tout le temps mais ils ne peuvent pas fournir leur version de l’affaire. J’ai des problèmes avec cette évolution des médias. Je ne crois pas, cependant que tout cela va influer sur l’image que les Belges se sont faite d’Albert II et de son règne. 

Pour vous, cela ne risque donc pas de mettre la monarchie et le règne de son fils en difficulté ? 

Non, pas du tout. Regardez par exemple la N-VA, dont on connaît le peu d’affection pour la monarchie. Eh bien, elle ne joue aucun rôle dans cette affaire. Moi, en tout cas, j’attends de voir ce qui va se passer devant les tribunaux. Car il n’est pas prouvé que Delphine est la fille d’Albert, après tout ! Et les gens commencent à se dire que Delphine n’a aucun respect pour celui qu’elle dit être son propre père. Mais on comprend l’intérêt qu’elle en tire : elle fait des expositions qui n’auraient été regardées par personne s’il n’y avait pas eu cette affaire.



Sur le même sujet