"Majesté": le poids des mots

Lorsque quiconque s’adresse à la reine Mathilde, il lui est conseillé d’user du terme "Majesté" : occasion ratée pour la famille royale de revêtir les oripeaux de la simplicité. Une opinion de Marc Uyttendaele.

"Majesté": le poids des mots
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Une opinion de Marc Uyttendaele

La Belgique a un nouveau roi… Elle a aussi une nouvelle reine. Terme impropre sur le plan du droit constitutionnel. Depuis l’abolition de la loi salique, les hommes et les femmes ont une égale vocation au trône et seul le titulaire de la fonction peut porter le titre de roi ou de reine. Si rien ne change, le futur chef de l’Etat, la première, dans l’ordre de dévolution, sera la reine Elisabeth, et il y a fort à parier que son mari ne portera pas le titre de roi. Il y a donc une forme de phallocratie paradoxale d’admettre que la femme du roi est une reine, alors que le mari de la reine n’est pas un roi.

La tradition, cependant, est plus forte que le droit et, depuis 1831, la femme du roi est appelée reine, même si elle n’en a pas juridiquement le titre. Un changement de règne est toujours l’occasion de moderniser une fonction. Il en allait d’autant plus ainsi, le 21 juillet dernier, tant le passage de témoin s’est fait dans la sérénité et l’émotion maîtrisée.

On sait qu’à la mort de Baudouin Ier, l’émotivité ambiante a impliqué, dans le chef des responsables politiques, un grave déficit de lucidité. Ceci s’est traduit par la dotation exorbitante consentie à l’épouse du roi défunt, laquelle a démontré tout récemment son manque de reconnaissance à l’égard de la collectivité nationale. Cette fois, les autorités publiques ne sont plus tombées dans le même piège. Les règles relatives aux dotations ont été assainies, même si d’aucuns considèrent qu’un effort plus important aurait pu être accompli.

La famille royale, elle-même, pouvait profiter de cette occasion pour moderniser son image. Ainsi, par exemple, eut-il été raisonnable, dans le chef de l’épouse du roi, de renoncer à porter le titre de reine. En ce faisant, elle aurait protégé sa propre fille d’un télescopage terminologique annoncé.

Lorsque le roi Philippe s’effacera, il y aura au moins deux reines en Belgique… L’une qui règne, mais ne gouverne pas. L’autre qui ne règne, ni ne gouverne. L’épouse du roi aurait raisonnablement pu conserver le titre de princesse, à l’instar du prince Philip, prince consort d’Angleterre ou de la princesse Lalla Salma, épouse de Mohammed VI du Maroc.


Appelez-la "Majesté"

Tel n’est pas l’option tenue par le Palais. Mieux, il a été indiqué que lorsque quiconque s’adresse à la reine Mathilde, il lui est conseillé d’user du terme "Majesté", et ce, afin de ne pas l’appeler Madame, comme c’est déjà le cas pour les épouses des deux précédents rois. Il s’agirait là d’éviter toute confusion avec ses deux illustres prédécesseurs.

L’argument ne convainc évidemment pas. Il y a, en Belgique, plus de 5 500 000 personnes de sexe féminin à qui l’on s’adresse ou l’on s’adressera en les appelant Madame. Ni Fabiola ni Paola n’ont, semble-t-il, souffert de pareille assimilation. Quant au terme "Majesté", il est source de confusion et d’ambiguïté. Il peut être défini comme "le titre que l’on donne aux souverains héréditaires" (Larousse). Or, précisément, dépourvue de statut constitutionnel, l’épouse du roi n’est en rien un souverain, la Belgique ne connaissant qu’une souveraineté, la souveraineté nationale.

Le terme est également défini par le centre national de ressources textuelles et lexicales comme "le caractère de grandeur qui impose le respect, la vénération" . Il ne fait guère de doute que l’épouse du roi mérite le respect, mais ni plus ni moins que l’ensemble des citoyens de ce pays que nul ne songerait à appeler "Majesté". Quant à la vénération, elle n’est due, dans une démocratie, à aucune autorité, sous peine de verser dans une irrationalité dangereuse.

Sans doute rétorquera-t-on, à raison, que ce débat n’est pas crucial. Il n’en est pas moins emblématique de la difficulté de la monarchie belge de revêtir les oripeaux de la simplicité. Or, après l’incontestable réussite des cérémonies du 21 juillet, il eut été précieux, pour tous ceux qui défendent le modèle monarchique, que la famille royale pousse plus loin l’avantage et gomme tout ce qui peut la déconnecter d’une société moderne. A cet égard, elle a manqué un rendez-vous, aimantée par une terminologie qui, inévitablement, renvoie à l’Ancien régime.


Une opinion de Marc Uyttendaele, chroniqueur.

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