Séparons les banques. Après, il sera trop tard!

Alors que le gouvernement planche sur la réforme bancaire, des citoyennes et citoyens refusent une solution a minima soufflée par les lobbies bancaires et adressent un message fort à nos élus, en signant l’appel sur www.scinderlesbanques.be ! Une opinion de Laurence Roland, Greg Van Elsen et Michel Cermak.

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Séparons les banques. Après, il sera trop tard!
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Alors que le gouvernement planche sur la réforme bancaire, les citoyennes et citoyens refusent une solution a minima soufflée par les lobbies bancaires et adressent ce message fort à nos élus en signant l’appel sur www.scinderlesbanques.be : vous êtes au service du peuple qui vous a élus, pas de quelques banquiers ! Une opinion de Laurence Roland, Réseau financement alternatif; Greg Van Elsen, FairFin; Michel Cermak, collectif citoyen Roosevelt.be



Aujourd’hui, une occasion unique pour ne pas dire historique s’offre à nous tous. La crise de 2008 a montré que la libéralisation des marchés financiers et la confiance auprès des banques quant à leur capacité à s’autoréguler avaient leurs limites. Les pouvoirs publics durent intervenir à hauteur de 30 milliards d’euros (soit environ 9 % du PIB belge) en recapitalisant, en se portant garant ou en prêtant de l’argent aux banques. Ce sauvetage - indispensable pour que notre économie continue à tourner - a été intégralement financé par une augmentation de la dette publique. Des dépenses qui ont justifié des réajustements budgétaires, avec la mise en place de mesures d’austérité et une diminution des dépenses sociales.

En raison de l’accroissement phénoménal de la dette publique, le citoyen belge n’a absolument plus les moyens d’une deuxième intervention pour sauver les banques. Toute proposition qui ne donne pas la garantie totale qu’un tel scénario se produise à nouveau est donc inacceptable. La responsabilité de notre gouvernement - à qui il est demandé d’agir dans l’intérêt général, celui qui œuvre en faveur de la société dans son ensemble et non de quelques-uns - est à ce propos énorme.

La seule solution réside dans une séparation stricte entre banque de dépôt et banque d’investissement. L’épargne des Belges doit uniquement servir au financement de l’économie réelle. Aucune opération de marché pour compte de la banque ou de ses clients ne doit avoir lieu au sein de la banque de dépôt.

Malheureusement, la proposition faite en comité des ministres restreint ne va pas du tout dans ce sens. Elle fait courir le risque qu’en cas de nouvelle crise, les Etats aient à nouveau à couper dans les dépenses sociales pour, comme en 2008, apporter leur aide aux banques et sauver le système économique.

Pourquoi pas ?

En place d’une séparation stricte, le cantonnement de la banque d’investissement tel qu’il est prévu à l’heure actuelle ne préserve pas du risque que la faillite de l’activité de la banque d’affaires se propage à la banque de dépôt. La BNB admet elle-même qu’il subsiste un "risque de réputation".

Plusieurs économistes, comme Paul De Grauwe, rappellent les dangers d’un mélange des activités de dépôt et d’affaires. Parmi ceux-ci, le fait que les banques utilisent des dépôts à court terme pour les placer à long terme et notamment, pour les prêter à des banques spéculatives. En cas de crise et de perte de confiance, les déposants en viennent naturellement à vouloir retirer leur argent, que la banque n’est pas en mesure de leur rendre en totalité. Un tel phénomène accentue davantage encore la crise.

De plus, la garantie que l’Etat accorde sur les dépôts des épargnants permet aux banques de financer à bas prix leurs activités d’investissement mais aussi à prendre davantage de risques.

Enfin, accepter que des opérations de marchés pour les clients puissent toujours se dérouler au sein de la banque de dépôt rend le contrôle difficile voire impossible. Trading is trading ! Difficile en effet de différencier les opérations pour compte propre de celles pour compte de clients.

Qu’en disent les banques ?

Face à ces arguments, l’industrie financière a eu tôt fait de se couvrir de quelques oripeaux pour démontrer l’inutilité de cette réforme. Parmi ceux-ci, l’impossibilité technique de la solution proposée, l’inutilité d’une réforme belge dans un système mondialisé ou la perte de rentabilité pour le secteur. Enfin, les banques nous disent souvent qu’elles ne spéculent plus et que seuls quelques pour-cent sont désormais affectés à l’investissement pour compte propre.

Concernant l’impossibilité opérationnelle, cela fut appliqué en ‘33 aux Etats- Unis par la loi promulguée par Roosevelt. Chez nous, en Belgique, entre 34 et 92 et dès 2018 au Royaume-Uni. Certes, le contexte a changé mais cela n’est pas impossible.

Concernant l’inutilité de légiférer avant l’Europe, une loi forte dans notre pays est la garantie d’une position forte de la Belgique dans le débat européen. Comme le rappelle également Paul De Grauwe1 (1), le Canada a réussi, à côté du géant américain, à maintenir la scission avec comme principale conséquence que le pays fut peu impacté par la crise.

La séparation conduit-elle à une perte de rentabilité pour les banques ? En 2008, c’est bien leurs activités de marché qui les ont conduites au bord de la faillite. Cette activité est donc par moments très rentable, mais peut également s’avérer catastrophique. Certes, les profits d’une banque de dépôt sont moindres que dans celle d’investissement, mais néanmoins beaucoup plus stables. Ce risque de diminution de profits est d’ailleurs à mettre en relation avec les énormes pertes et l’accroissement phénoménal de la dette que le pays tout entier aurait à subir en cas de nouvelle crise si rien ne change.

Enfin, peut-on se fier à la réduction des montants investis par les banques pour compte propre ? Est-ce le reflet d’une virginité retrouvée ou plutôt d’une simple traversée du désert que la crise qu’elles ont provoquée les oblige à faire ? Plutôt que de l’ignorer, il paraît indispensable de se protéger de leur volonté retrouvée, une fois l’orage passé, de privilégier la rentabilité maximale et l’intérêt unique de leurs actionnaires. Eric De Keuleneer prévoit (2) d’ailleurs que les activités spéculatives des banques belges pourraient à nouveau augmenter dans les années futures.

Au regard de ce qui précède, les demi-mesures proposées par le secteur semblent davantage guidées par des intérêts particuliers et sont inappropriées. Nous, citoyens, refusons, d’une part, que notre argent soit utilisé par les banques dans des activités de marché et d’autre part, nous ne voulons ni ne pouvons supporter et payer les conséquences d’une nouvelle prise de risque exagérée et dangereuse de l’industrie financière. Nous demandons donc à nos dirigeants de prendre leurs responsabilités et d’opter pour la séparation stricte entre banque de dépôt et banque d’investissement.


(1) "Le Soir" du 5 septembre 2012.

(2) "La Libre Belgique" du 26 novembre 2013.