Je ne veux pas "mourir dans la dignité"

"Je désire bénéficier des soins palliatifs. Là, c’est toute une équipe qui vous entoure de soins. C’est la classe V.I.P. du grand passage." Une opinion de Paul Maskens, diacre.

Je ne veux pas "mourir dans la dignité"
©Alexis Haulot
Paul Maskens, Diacre

Une opinion de Paul Maskens, diacre.

C’est un peu "cheap" pour moi. Un peu maigre. Comme un repas de prisonnier. Au pain sec et à l’eau. Même pas un repas de SDF dans un resto du cœur. Oui, je sais, j’ai le droit de me suicider. Quelle chance ! Quel progrès ! Mais attention, la loi profite surtout à mon toubib. Si je me suicide, il ne lui arrivera rien. Il ne sera pas poursuivi pour m’avoir, d’une piqûre létale, envoyé ad patres - à ma demande bien sûr. Ni lui, ni l’infirmière de son équipe ne risquent la moindre peine. C’est un progrès pour lui. J’en suis content car c’est un ami. Mais de mon point de vue de suicidé, ça ou rien c’est kif. Je n’ai pas l’impression d’être protégé par la loi.

Imaginez que je sois sur un pont à Paris, prêt à me jeter à l’eau plein de désespoir. Deux agents de police viennent à passer. "Messieurs les agents, je vais me suicider". " Vous y avez droit, Monsieur" Et, eux, de passer calmement leur chemin. Bien que ce soit mon droit, ma liberté, ma dignité, j’aurai l’impression que la loi me laisse tomber. Si j’en arrivais à devoir prendre dignement cette décision, il est certain que j’aurais touché le fond. Plus aucune réalité de la vie ne ferait vibrer mon désir. Il est vraisemblable aussi que je souffrirais d’une grande solitude.

Je me vois déjà dans ma chambre d’hôpital, cherchant mon petit papier dans mon portefeuille puis appelant le médecin de garde pour le lui montrer. "Voyez, Docteur, cette intention est mûrement réfléchie, ce papier qui témoigne de mon intention de mourir dans la dignité, je l’ai depuis plus de 20 ans dans mon portefeuille !" [C’est sans doute ça qui a dû plomber l’optimisme de ma jeunesse. Qui sait ?] " Bon, fait-il, nous allons enclencher les procédures." Et il me laissa seul. Mais j’ai bien vu qu’en sortant il m’observait déjà d’un regard de médecin légiste. L’infirmière qui me tâte, cherche le pouls d’un absent.

Non, décidément, je ne tiens absolument pas à mourir dans la dignité. C’est un peu court en somme. Pas digne de moi. Par contre, j’exige de mourir dans une gerbe de sympathie, un feu d’artifice de tendresse. Une apothéose d’amour. Qu’on s’empresse autour de mon lit d’agonie. Si vous apprenez la nouvelle et disposez d’un peu de temps libre ou si vous passez dans les environs, n’hésitez pas à venir me toucher.

Je sais que ce seront des mains qui disent "reste parmi nous". J’entendrai vos regards murmurer "c’est un ami que le vent emporte…" Qu’on chantonne pacifiquement. Que la psalmodie d’action de grâce ascende les cieux comme un encens précieux du Japon. Il y aura de larges embrassades, de grands pardons et de bienfaisantes réconciliations. Si d’aventure je suis à l’hôpital et qu’un masque me couvre le visage qu’on n’hésite pas à le couvrir de bisous.

Et si, par malheur, étant donné mon grand âge, il n’y avait plus d’amis pour me tenir la main, je désire bénéficier des soins palliatifs. Là, c’est aussi toute une équipe qui vous entoure de soins. C’est la classe V.I.P. du grand passage. Le médecin spécialiste qui dirige l’équipe a le regard franc du fidèle d’Hippocrate. Assistantes et infirmières possèdent l’art d’apaiser la souffrance. Vous vous sentez reconnu et respecté dans votre personne.

Certains même qui sont venus pensant se suicider mais qui, découvrant leur valeur aux yeux des autres, ont choisi alors de vivre et sont repartis chez eux. Souvent l’équipe a de l’affection pour son patient au point qu’à son décès, ses membres sont profondément touchés. Un ou deux psychologues doivent l’aider à faire son deuil de ce patient qu’elle avait pris en sympathie. Oui, tout compte fait, je préfère ça.


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