Liberté d’expression… Même pour les catholiques ?

"Le rapport de notre société belge sécularisée à l’Eglise catholique, est loin d’être pacifié. Parce que la majorité de la population est d’origine catholique et garde souvent encore un lien – paisible ou agressif – avec ses racines religieuses, chaque prise de position épiscopale dans un débat de société, éveille des commentaires émotionnels, bien plus que rationnels." Une opinion de Eric de Beukelaer.

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Contribution externe

Une opinion de Eric de Beukelaer, chroniqueur 


Le rapport de notre société belge sécularisée à l’Eglise catholique, est loin d’être pacifié. Parce que la majorité de la population est d’origine catholique et garde souvent encore un lien – paisible ou agressif – avec ses racines religieuses, chaque prise de position épiscopale dans un débat de société, éveille des commentaires émotionnels, bien plus que rationnels. J’en veux pour preuve les déclarations de Pierre Galand, président du Centre d’Action Laïque (CAL), suite à l’appel de l’archevêque Léonard (et ses 3 auxiliaires, ainsi que l’évêque de Liège) à une journée de jeûne et de prière – en vue d’éveiller les consciences par rapport à la future extension de la loi sur l’euthanasie aux mineurs d’âge.

Pour rappel – cela fait des années que le CAL milite pour l’adoption de cette loi. Je me serais donc attendu de sa part à un commentaire, du genre : « Je ne partage pas les craintes de l’institution catholique face à cette proposition de loi. Il n’empêche, tout comme les responsables laïques que nous sommes, les responsables catholiques ont le droit de participer au débat public en faisant entendre leur voix. Cela est sain et, ce faisant, ils sont dans leur rôle d’acteur spirituel – comme nous le sommes au nom du libre-examen. In fine, c’est la majorité parlementaire qui fait les lois » .

Face à pareil discours, je n’aurais eu rien à redire. Au lieu de cela, nous avons droit à un commentaire, qui commence par reconnaître aux catholiques la liberté d’expression, pour mieux la leur retirer ensuite. Je cite Pierre Galand (« le Soir », 6 février p.3) : « L’Église catholique porte une autre vision de la vie. C’est son droit. Mais ce n’est pas le sien de vouloir faire pression pour que sa conception soit imposée à tous ». En clair: quand le CAL appelle à manifester contre un projet de loi espagnol, comme il y a quelques jours, il est dans son droit (= bien). De même, quand le CAL et l’Église catholique appellent ensemble à des critères de régularisation des sans-papiers, comme il y a quelques années, cela est justifié (= bien).

Mais quand l’Église invite à prier par mettre en garde contre une proposition de loi belge soutenue par le CAL, il s’agit d’une intolérable ingérence (= pas bien). Une liberté d’expression à géométrie variable, en quelque sorte. Pourquoi cette inégalité de traitement face à la liberté d’expression publique? Parce que le CAL défendrait une position de « progrès » (= bien), alors que l’Église s’y opposerait (= pas bien). Voilà donc qu’un certain libre-examen adopte une vision « sacralisée » de l’histoire, toute hésitation ou opposition constituant un « retour en arrière ». Contradiction étonnante d’une attitude enfantant ce qu’il convient d’appeler « un dogme du progrès ». Progrès allant dans le sens du CAL – bien entendu.

Vision philosophique de la vie humaine

Avec de tels arguments, la laïcité philosophique telle qu’incarnée par certains, entre en contradiction avec les principes même de la laïcité politique. Cette dernière fonde la gestion publique sur la raison. De ceci découlent deux principes fondateurs:

1. Chaque citoyen adulte et sain d’esprit, est un sujet raisonnable. Il doit donc pouvoir parler et être écouté. Ceci exclut du champ démocratique le totalitarisme sous toutes ses formes, car il n’offre voix au chapitre qu’à celui qui pense comme lui et/ou qui lui ressemble.

2. Les arguments politiques des citoyens doivent être audibles par tous, même et surtout par ceux qui ne partagent pas les même convictions spirituelles. Le discours politique ne peut donc se fonder sur une révélation religieuse ou une idéologie de l’histoire. Seuls des arguments de type philosophique sont recevables. Ceci exclut du champ démocratique tous les fondamentalismes croyants ou athées, car ils évincent la raison du débat de conviction.

L’opposition de Mgr Léonard, et des autres évêques, à la proposition de loi sur l’euthanasie des mineurs, se fonde sur une vision philosophique de la vie humaine. Pourquoi refuser à un responsable catholique de s’engager dans un enjeu de société aussi crucial – comme le CAL le fait, de son côté? Pareil déni de parole encourage les radicalisations dangereuses. J’entends, de plus en plus souvent, des voix en colère m’opposer que je suis bien naïf de continuer à dialoguer avec le libre-examen en général et le CAL en particulier, car leur tolérance serait à sens-unique. Je réponds que nombre de libres-penseurs reconnaissent aux catholiques un plein droit d’expression. Et ceci, au nom du principe voltairien: « Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai pour vous laisser le dire ». Ai-je tort de penser cela?



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